Études de cas
November 9, 2020

Cas #

2020.06

Provoquer des discussions citoyennes sur un sujet politique : l'utilisation des données intimes

A l’été 2020, nous avons organisé dans le quartier de La Noue à Bagnolet une série de discussions collectives autour des données intimes. Alors même que le sujet peut paraître technique, de nombreux habitants se sont montrés intéressés par ces discussions. Nous en ressortons convaincus que les questions et enjeux entourant la collecte et l'utilisation des données intimes sont loin d'être épuisés, comme le démontre la proposition d'inclure la société civile dans une autorité de régulation spécifique ! Ces questions doivent donc continuer à être discutées et partagées.

Merci infiniment aux chercheurs Paola Tubaro (CNRS), Fabien Granjon (Paris 8) et Eric Guichard (ENSSIB) de nous avoir conseillés et soutenus dans cette initiative. Merci également au collectif BAM de nous avoir prêté main forte sur la conception et l'animation des discussions.

Vous avez dit données intimes ?

L’expression “données personnelles” est aujourd’hui consacrée dans le débat public pour se référer à toute information se rapportant à une personne physique identifiée ou identifiable (CNIL). Plutôt que de “données personnelles”, nous préférons parler de données intimes. Pourquoi ? Parce que cette expression nous semble mieux refléter le caractère potentiellement intrusif de ces données. Nous pensons par exemple aux données de géolocalisation et a fortiori aux données biométriques. Le journaliste Olivier Tesquet parle ainsi d' "informations intimes". Nous considérons également l'adjectif "personnel" comme trompeur car nous ne créons pas ces données - elles sont le fruit du travail de différentes machines et personnes - et avons relativement peu de droits personnels sur celles-ci : nous ne les possédons pas, par exemple. La chercheuse Antoinette Rouvroy réfute elle aussi le terme de "données personnelles". 

“Même dans la vie privée y a plus de vie privée.” Un jeune de La Noue

Aujourd’hui, les données intimes sont utilisées dans leur grande majorité à des fins de surveillance, qu’elle soit commerciale (ciblage publicitaire) ou étatique (maintien de l’ordre public, lutte contre la fraude...). La question de l’opportunité d’utiliser les données intimes pour contribuer au bien commun n’est pas traitée. Cela est-il possible et souhaitable ? A quelles conditions et dans quel périmètre ? Ces questions ont trouvé une résonance certaine lors des débats autour de l’opportunité de déployer StopCovid : dans quelle mesure les motifs de santé publique justifient-ils l'utilisation de données personnelles sensibles (géolocalisation, activité du téléphone, etc.) ? C’est à ces questions que nous voulons répondre avec le dispositif de recherche-action Data, ouvre-toi. Comment ? En initiant des discussions, questionnements et propositions citoyennes à ce sujet. 


Les données intimes en bref

Dans quels cas sont-elles utilisées et à quelles fins ?

A Nice, un dispositif de reconnaissance faciale est testé lors d’une manifestation. Au Royaume-Uni, la reconnaissance émotionnelle est utilisée lors d’entretiens d’embauche. En Chine, la récolte de données contribue à alimenter un système de crédit social. Aux Etats-Unis, un algorithme prédictif est utilisé pour faciliter le travail des juges. Les capacités de collecte, de croisement et d’analyse des données se multiplient et se banalisent. 

Quels enjeux éthiques ?

Des chercheurs dénoncent l’enfermement induit par le profilage et les algorithmes prédictifs, ainsi que les logiques d’individualisation qui ne permettent pas de réflexivité critique. D’autres révèlent les biais discriminatoires imbriqués dans la collecte des données et leur utilisation algorithmique.

Quelle prise en compte dans le débat public ?

Les débats relatifs aux enjeux éthiques des données sont majoritairement techniques ou juridiques, laissant peu de place pour des discussions véritablement citoyennes. La dimension politique de ce sujet est souvent éludée : la question des modalités de collecte et d’utilisation des données intimes est davantage abordée que celle des finalités et de l’utilité mêmes de celles-ci. Quand il s’agit de données intimes, l’horizon du faisable semble se substituer à l’horizon du souhaitable, et semble constituer l’une des seules boussoles valables.

Discussion avec les adultes à La Noue


Expérimenter une démarche participative et citoyenne

Afin de tester nos premières hypothèses, nous avons réalisé un premier prototype de cette recherche-action Data, ouvre-toi. L’objectif ? Evaluer d’une part l’intérêt des habitants d’un quartier pour la question des données intimes - sujet a priori technique - et, d’autre part, le potentiel politique de ces questions, c’est-à-dire leur capacité à dépasser le statut de choix individuel et devenir l’objet de discussions collectives et politiques.

"On peut collecter l’information autrement, on n’est pas obligé de rentrer dans la vie privée des gens, de les tracer” Une femme de La Noue

Nous avons testé ce premier prototype en juillet 2020 au centre socioculturel Guy Toffoletti à Bagnolet. Au total, nous avons animé deux discussions avec un groupe de jeunes et quatre discussions auprès de différents adultes. Pour ces discussions, nous avons toujours suivi le même principe  : 


Pour le premier temps d’explication et de sensibilisation nous avons privilégié une approche :

Les cartes "Données" réalisées par le collectif BAM


Pour le second temps de discussion collective, nous avons élaboré, en collaboration avec le collectif BAM, une méthode originale :

Les cartes "Acteur" réalisées par le collectif BAM


Les données intimes, un champ à investiguer

Cette première expérimentation fut riche d'enseignements.

Il n’a pas été facile de mobiliser sur les temps de discussion que nous avons proposés. Malgré une campagne d'envoi de mails et des affiches, ainsi que le bouche à oreille des équipes du centre socioculturel, nous avons discuté avec une seule personne le premier jour.

Le deuxième jour, nous décidons de nous mettre en plein milieu du Centre social au lieu d'une salle plus calme à l'écart. Nous prenons le risque d'être dérangés par le bruit, mais nous misons sur le fait d'être beaucoup plus visibles des mères de famille qui venaient inscrire leurs enfants à une sortie à la mer. Et en effet, nous avons réussi à attirer l'attention d'une quinzaine de personnes (principalement des mamans). Une fois prises dans les échanges, ces mamans se sont révélées très intéressées et curieuses. Les questions fusaient: “Mon téléphone écoute-t-il mes conversations ?”, "Quels réels contre pouvoirs ?", "Que sontles cookies ; qui prend nos données ?". Preuve de l’intérêt de ces femmes et de ces hommes, une fois inscrites à la sortie mer, elles reviennent discuter des données intimes avec nous… jusqu’à 21h ! Mieux, elles reviennent le troisième et le quatrième jour, pour toujours mieux comprendre ce que sont le cookies et les données, qui les collecte à quelles fins.

L’intérêt des personnes avec qui nous avons discuté était unanime. Pourtant, nous avons eu du mal à amener les participant.e.s à avoir des discussions plus collectives et politiques sur le sujet. Nous avons compris que les besoins en formation et acculturation étaient grands, et qu’il fallait du temps avant de pouvoir prendre de la hauteur sur ces questions de collecte et d’utilisation des données intimes. Nous en ressortons convaincus qu’il s’agit d’amener les personnes à bien comprendre ce qui se joue aujourd’hui avec leurs données intimes, avant de discuter de l’horizon du souhaitable quant aux pratiques de collecte et d’utilisation de celles-ci.

“Il faudrait une autorité de régulation, avec la société civile” Une femme de La Noue

Cela dit, nous avons aussi entendu certaines remarques, ici et là, qui nous confortent dans l’idée que le sujet des données intimes est un sujet hautement citoyen et politique. Oui, la majeure partie des citoyens peut en discuter et émettre des avis quant au caractère (non) souhaitable de leur collecte et utilisation. De ces jeunes qui disent que leurs professeurs ont droit à une vie privée à cette maman qui refuse l’éventualité de tracer son enfant, en passant par ces deux sœurs qui voient pour chaque utilisation des données une alternative non invasive - une enquête sur les pratiques de mobilité en porte à porte plutôt que le traçage systématique de nos déplacements, par exemple. Deux propositions ont même émergé : "Et si à l'échelle du quartier, on pouvait avoir un serveur et un cloud ?", "Il faudrait une autorité de régulation avec la société civile !"

Captation visuelle d'une discussion avec les adultes



En réalisant ce prototype à Bagnolet, nous avons pu objectiver l’intérêt et la curiosité des personnes pour ce sujet des données intimes. Nous avons également senti, par endroits, le potentiel politique de ce sujet. Nous voulons donc poursuivre notre démarche pour étayer davantage nos observations. Notre objectif reste le même : initier des discussions, questionnements et propositions citoyennes sur la collecte et l’utilisation des données intimes - et montrer que cela fonctionne !


Si vous êtes intéressé par cette démarche, ou si vous souhaitez y contribuer, n’hésitez pas à contacter Solène.

Lire la note d'enjeux "Données et surveillance"

Découvrir le book des discussions réalisées à Bagnolet


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