Magazine
November 12, 2020

Pour penser “Demain”, intéressons-nous aux imaginaires d'“Aujourd’hui”

Nos Sphères est un projet de podcast consacré aux imaginaires sociaux et à leur charge politique. En analysant différents récits dominants, les réalisateurs souhaitent détricoter la façon dont ils modèlent nos choix, influencent nos goûts, structurent nos personnalités et façonnent notre perception des autres, du monde, et de l’avenir.

"Nos Sphères" est un projet de podcast consacrée aux imaginaires sociaux et à leur charge politique. Que mettez-vous derrière nos “sphères” ?

Léna Dormeau : Nos sphères sont les milieux dans lesquels nous évoluons. Nous aurions aussi pu les appeler schémas, bulles ou déterminismes. Ces sphères résultent de l'agrégat de plusieurs imaginaires existants, c’est-à-dire toutes ces fictions dans lesquelles nous vivons, qui nous forgent et façonnent notre perception du monde et des autres. Autrement dit, il n'existe pas de sphères sans imaginaires et à contrario, les imaginaires sont une condition d’émergence de nos sphères. Toute rencontre, qu'elle soit professionnelle, sentimentale ou amicale, constitue la rencontre entre deux sphères, et donc en une multitude d’imaginaires. Il y a forcément un moment où ces imaginaires pluriels vont entrer en tension. L'enjeu, c'est donc d'essayer de dialoguer en tentant de comprendre quels sont les imaginaires de l'autre.

Le langage agit comme un révélateur de sphère.

Hegel affirme dans L’Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé que "c'est dans les mots que nous pensons". Les mots constitueraient-ils la première de nos sphères ?

L. D. : Le langage est le révélateur de sphères. L’année dernière, j’étais choquée quand j’entendais des personnes qui n’écoutaient pas les revendications des Gilets Jaunes sous couvert que certains d’entre eux faisaient des fautes de grammaire quand ils parlaient. Lorsqu’un gilet jaune dit “ils croivent”, ça en dit moins long sur la personne qui s’exprime que sur la personne qui s'arrête d'écouter. Et ça, ce sont des sphères ! Les mots que nous employons déterminent en partie notre audibilité. Ils enferment notre façon de penser aussi. Mais surtout, ils contiennent les ressources de notre émancipation. Le langage n’est pas une monade, il n’est pas clos sur lui-même. On peut toujours inventer de nouveaux mots ou s'en réapproprier d’autres.

Il n’y a pas de vrai ou de faux dans les imaginaires mais du dialogue.

Antoine St Epondyle : Léna et moi sommes une bonne illustration de ce possible enfermement du langage car si nous n’avions pas fait l’effort de dépasser nos registres langagiers, nous aurions pu ne jamais nous comprendre. Plutôt que de nous fermer, nous avons cherché à trouver un terrain neutre sur lequel nous pouvions nous retrouver et dialoguer. Ce terrain c’est celui de la vulgarisation. A plus long terme, nous essaierons peut-être de faire germer un nouvel imaginaire qui nous représente tous les deux et qui nous est propre.

Les imaginaires ne sont donc pas neutres ?

A. E. : Trop souvent, nous considérons par défaut que nous partageons toutes et tous la même expérience du monde. Ce n’est pourtant absolument pas le cas ! Les visions du monde que nous avons et qui sont dérivées de nos imaginaires ne sont jamais le réel ou la normalité. Il n’y a pas de vrai ou de faux dans les imaginaires mais du dialogue entre quantités de façon de voir le monde et donc, quantités de rapport au monde.

Dans un couple hétérosexuel, par exemple, même si les deux individus viennent du même endroit, qu'ils sont issus des mêmes sphères culturelles ou sociales, il reste que l'un des protagonistes est un homme et l'autre une femme, et donc toute chose égale par ailleurs ils n'ont pas forcément la même image de l'autre - ils doivent imaginer ce qu’est la vie de l’autre, son rapport au monde. Leurs imaginaires seront influencés par les récits portés par la société, la presse, la fiction etc. qui véhiculent des idées, des images et des valeurs sur ce que doivent être un homme et une femme dans une relation hétérosexuelle.

On est abreuvés de stéréotypes en tous genres qui enferment énormément notre rapport au monde et aux autres. Et nous sommes immergés dans une société sexiste et patriarcale, où les hommes dominent les femmes. Dès lors, l’imaginaire de “la femme” pour l’homme et de “l’homme” pour la femme ne sont ni symétriques ni équivalents. Ils jouent des rôles dans la domination… et l’émancipation possible.

Les imaginaires sont des histoires, et donc du pouvoir.

Comment sortir de ces imaginaires dominants ?

A. E. : Avec “Nos Sphères” nous cherchons à inventer des imaginaires souhaitables et émancipateurs. Des récits alternatifs à ceux que nous entendons depuis l’école, à savoir, des imaginaires normés, fondés sur des oppositions binaires et des rapports de domination (blancs/noirs, nord/sud, Français/non Français, Femme/Homme).

L. D. : Nous devons dessiner des imaginaires qui s’attaquent aux récits dominants en montrant que d’autres voies sont possibles. Néanmoins, la démocratie étant fondée sur le dissensus et non le consensus, je ne pense pas qu’il soit souhaitable de sortir d’un statu quo par un imaginaire unique. Ce serait en réalité anti-démocratique ! Je pense plutôt qu’il faut agréger les imaginaires existants, les déconstruire, les comprendre, et voir comment ils peuvent se fondre dans un imaginaire plus vaste qui prendrait en compte la somme des imaginaires en présence. Une sorte de poupée russe.

Finalement, les imaginaires ne seraient-ils pas des instruments… de propagande ?

L. D. : Évidemment que les imaginaires peuvent être de la propagande ! Ce sont des histoires, et donc du pouvoir en puissance. Finalement, la question qui se pose par rapport à ce potentiel propagandiste, c’est aux yeux de qui ? Pour une même image, des publicitaires diront “on vend du rêve” quand des anticapitalistes diront “ils vendent un imaginaire pro-capitalistique”. Qui a raison ? Il y a une expression qui dit que “nous sommes toujours le beauf de quelqu'un”, sous-entendu ce n’est pas la peine de pointer les autres du doigts, puisqu'on peut être désigné aussi. Par analogie, nous pouvons dire que “nous sommes toujours le propagandaire de quelqu'un”.

Si les imaginaires ont une charge et une responsabilité politiques, “Nos Sphères” aussi ?

L. D. : C’est un point fondamental de ce podcast. Avec “Nos Sphères” nous souhaitons mettre en visibilité l'existence d'imaginaires dominants qui nous imprègnent et qui de fait marginalisent, subalternisent et invisibilisent d'autres potentialités. Et donc à partir de là, il serait incohérent d'inviter des têtes d'affiches dans nos épisodes. Nous ne pouvons pas d’un côté dénoncer les imaginaires dominants, portés par les mêmes personnes, et de l’autre inviter les plus célèbres têtes d’affiches que l’on voit et entend déjà partout. Nous privilégions des personnes pertinentes sur les sujets traités, mais peut-être moins célèbres, qui portent des voix différentes.

Par ce même souci de cohérence et d’émancipation des schémas dominants, nous ne pouvions pas questionner le capitalisme, l’extractivisme, le néo-libéralisme, l’exploitation à grande échelle et en même temps aller chercher des financements auprès d’entreprises privées. Nous ne souhaitons pas devoir rendre des comptes, même moralement.

A. E. : De la même façon nous ne voulions pas nous inscrire dans le modèle dominant de financement des podcasts, à savoir la publicité. Ce modèle dominant du financement des médias sur internet nous fait oublier le coût des choses. C’est un modèle qui n’est pas remis en cause alors qu’il pose de vrais problèmes. Le financement participatif est donc la méthode qui nous a paru la plus cohérente. Nous préférons prendre le risque que cela ne marche pas plutôt que de faire ce podcast au prix de financements que nous n’assumerions pas.


_______

Léna Dormeau est chercheuse en philosophie politique et sociale.

Antoine St Epondyle est auteur-blogueur en analyse de science-fiction.

_______

Sur le même sujet :

> "Sur-monter le discours effondriste est un art politique"

Pour penser “Demain”, intéressons-nous aux imaginaires d'“Aujourd’hui”

par 
Clothilde Sauvages
Magazine
November 3, 2020
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Avec la crise du Covid, le confinement puis le re-confinement, les appels à penser “Demain” se multiplient. Mais comment imaginer des lendemains meilleurs sans questionner la façon dont aujourd’hui, nous pensons et façonnons le monde ? Si notre perception du monde et des autres est pétrie d’imaginaires, c’est eux qu’ils faut déconstruire pour sortir du statu quo. Sans plus attendre.

Nos Sphères est un projet de podcast consacré aux imaginaires sociaux et à leur charge politique. En analysant différents récits dominants, les réalisateurs souhaitent détricoter la façon dont ils modèlent nos choix, influencent nos goûts, structurent nos personnalités et façonnent notre perception des autres, du monde, et de l’avenir.

"Nos Sphères" est un projet de podcast consacrée aux imaginaires sociaux et à leur charge politique. Que mettez-vous derrière nos “sphères” ?

Léna Dormeau : Nos sphères sont les milieux dans lesquels nous évoluons. Nous aurions aussi pu les appeler schémas, bulles ou déterminismes. Ces sphères résultent de l'agrégat de plusieurs imaginaires existants, c’est-à-dire toutes ces fictions dans lesquelles nous vivons, qui nous forgent et façonnent notre perception du monde et des autres. Autrement dit, il n'existe pas de sphères sans imaginaires et à contrario, les imaginaires sont une condition d’émergence de nos sphères. Toute rencontre, qu'elle soit professionnelle, sentimentale ou amicale, constitue la rencontre entre deux sphères, et donc en une multitude d’imaginaires. Il y a forcément un moment où ces imaginaires pluriels vont entrer en tension. L'enjeu, c'est donc d'essayer de dialoguer en tentant de comprendre quels sont les imaginaires de l'autre.

Le langage agit comme un révélateur de sphère.

Hegel affirme dans L’Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé que "c'est dans les mots que nous pensons". Les mots constitueraient-ils la première de nos sphères ?

L. D. : Le langage est le révélateur de sphères. L’année dernière, j’étais choquée quand j’entendais des personnes qui n’écoutaient pas les revendications des Gilets Jaunes sous couvert que certains d’entre eux faisaient des fautes de grammaire quand ils parlaient. Lorsqu’un gilet jaune dit “ils croivent”, ça en dit moins long sur la personne qui s’exprime que sur la personne qui s'arrête d'écouter. Et ça, ce sont des sphères ! Les mots que nous employons déterminent en partie notre audibilité. Ils enferment notre façon de penser aussi. Mais surtout, ils contiennent les ressources de notre émancipation. Le langage n’est pas une monade, il n’est pas clos sur lui-même. On peut toujours inventer de nouveaux mots ou s'en réapproprier d’autres.

Il n’y a pas de vrai ou de faux dans les imaginaires mais du dialogue.

Antoine St Epondyle : Léna et moi sommes une bonne illustration de ce possible enfermement du langage car si nous n’avions pas fait l’effort de dépasser nos registres langagiers, nous aurions pu ne jamais nous comprendre. Plutôt que de nous fermer, nous avons cherché à trouver un terrain neutre sur lequel nous pouvions nous retrouver et dialoguer. Ce terrain c’est celui de la vulgarisation. A plus long terme, nous essaierons peut-être de faire germer un nouvel imaginaire qui nous représente tous les deux et qui nous est propre.

Les imaginaires ne sont donc pas neutres ?

A. E. : Trop souvent, nous considérons par défaut que nous partageons toutes et tous la même expérience du monde. Ce n’est pourtant absolument pas le cas ! Les visions du monde que nous avons et qui sont dérivées de nos imaginaires ne sont jamais le réel ou la normalité. Il n’y a pas de vrai ou de faux dans les imaginaires mais du dialogue entre quantités de façon de voir le monde et donc, quantités de rapport au monde.

Dans un couple hétérosexuel, par exemple, même si les deux individus viennent du même endroit, qu'ils sont issus des mêmes sphères culturelles ou sociales, il reste que l'un des protagonistes est un homme et l'autre une femme, et donc toute chose égale par ailleurs ils n'ont pas forcément la même image de l'autre - ils doivent imaginer ce qu’est la vie de l’autre, son rapport au monde. Leurs imaginaires seront influencés par les récits portés par la société, la presse, la fiction etc. qui véhiculent des idées, des images et des valeurs sur ce que doivent être un homme et une femme dans une relation hétérosexuelle.

On est abreuvés de stéréotypes en tous genres qui enferment énormément notre rapport au monde et aux autres. Et nous sommes immergés dans une société sexiste et patriarcale, où les hommes dominent les femmes. Dès lors, l’imaginaire de “la femme” pour l’homme et de “l’homme” pour la femme ne sont ni symétriques ni équivalents. Ils jouent des rôles dans la domination… et l’émancipation possible.

Les imaginaires sont des histoires, et donc du pouvoir.

Comment sortir de ces imaginaires dominants ?

A. E. : Avec “Nos Sphères” nous cherchons à inventer des imaginaires souhaitables et émancipateurs. Des récits alternatifs à ceux que nous entendons depuis l’école, à savoir, des imaginaires normés, fondés sur des oppositions binaires et des rapports de domination (blancs/noirs, nord/sud, Français/non Français, Femme/Homme).

L. D. : Nous devons dessiner des imaginaires qui s’attaquent aux récits dominants en montrant que d’autres voies sont possibles. Néanmoins, la démocratie étant fondée sur le dissensus et non le consensus, je ne pense pas qu’il soit souhaitable de sortir d’un statu quo par un imaginaire unique. Ce serait en réalité anti-démocratique ! Je pense plutôt qu’il faut agréger les imaginaires existants, les déconstruire, les comprendre, et voir comment ils peuvent se fondre dans un imaginaire plus vaste qui prendrait en compte la somme des imaginaires en présence. Une sorte de poupée russe.

Finalement, les imaginaires ne seraient-ils pas des instruments… de propagande ?

L. D. : Évidemment que les imaginaires peuvent être de la propagande ! Ce sont des histoires, et donc du pouvoir en puissance. Finalement, la question qui se pose par rapport à ce potentiel propagandiste, c’est aux yeux de qui ? Pour une même image, des publicitaires diront “on vend du rêve” quand des anticapitalistes diront “ils vendent un imaginaire pro-capitalistique”. Qui a raison ? Il y a une expression qui dit que “nous sommes toujours le beauf de quelqu'un”, sous-entendu ce n’est pas la peine de pointer les autres du doigts, puisqu'on peut être désigné aussi. Par analogie, nous pouvons dire que “nous sommes toujours le propagandaire de quelqu'un”.

Si les imaginaires ont une charge et une responsabilité politiques, “Nos Sphères” aussi ?

L. D. : C’est un point fondamental de ce podcast. Avec “Nos Sphères” nous souhaitons mettre en visibilité l'existence d'imaginaires dominants qui nous imprègnent et qui de fait marginalisent, subalternisent et invisibilisent d'autres potentialités. Et donc à partir de là, il serait incohérent d'inviter des têtes d'affiches dans nos épisodes. Nous ne pouvons pas d’un côté dénoncer les imaginaires dominants, portés par les mêmes personnes, et de l’autre inviter les plus célèbres têtes d’affiches que l’on voit et entend déjà partout. Nous privilégions des personnes pertinentes sur les sujets traités, mais peut-être moins célèbres, qui portent des voix différentes.

Par ce même souci de cohérence et d’émancipation des schémas dominants, nous ne pouvions pas questionner le capitalisme, l’extractivisme, le néo-libéralisme, l’exploitation à grande échelle et en même temps aller chercher des financements auprès d’entreprises privées. Nous ne souhaitons pas devoir rendre des comptes, même moralement.

A. E. : De la même façon nous ne voulions pas nous inscrire dans le modèle dominant de financement des podcasts, à savoir la publicité. Ce modèle dominant du financement des médias sur internet nous fait oublier le coût des choses. C’est un modèle qui n’est pas remis en cause alors qu’il pose de vrais problèmes. Le financement participatif est donc la méthode qui nous a paru la plus cohérente. Nous préférons prendre le risque que cela ne marche pas plutôt que de faire ce podcast au prix de financements que nous n’assumerions pas.


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Léna Dormeau est chercheuse en philosophie politique et sociale.

Antoine St Epondyle est auteur-blogueur en analyse de science-fiction.

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Sur le même sujet:

> "Sur-monter le discours effondriste est un art politique"

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Clothilde Sauvages
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November 3, 2020

Pour penser “Demain”, intéressons-nous aux imaginaires d'“Aujourd’hui”

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Avec la crise du Covid, le confinement puis le re-confinement, les appels à penser “Demain” se multiplient. Mais comment imaginer des lendemains meilleurs sans questionner la façon dont aujourd’hui, nous pensons et façonnons le monde ? Si notre perception du monde et des autres est pétrie d’imaginaires, c’est eux qu’ils faut déconstruire pour sortir du statu quo. Sans plus attendre.

Nos Sphères est un projet de podcast consacré aux imaginaires sociaux et à leur charge politique. En analysant différents récits dominants, les réalisateurs souhaitent détricoter la façon dont ils modèlent nos choix, influencent nos goûts, structurent nos personnalités et façonnent notre perception des autres, du monde, et de l’avenir.

"Nos Sphères" est un projet de podcast consacrée aux imaginaires sociaux et à leur charge politique. Que mettez-vous derrière nos “sphères” ?

Léna Dormeau : Nos sphères sont les milieux dans lesquels nous évoluons. Nous aurions aussi pu les appeler schémas, bulles ou déterminismes. Ces sphères résultent de l'agrégat de plusieurs imaginaires existants, c’est-à-dire toutes ces fictions dans lesquelles nous vivons, qui nous forgent et façonnent notre perception du monde et des autres. Autrement dit, il n'existe pas de sphères sans imaginaires et à contrario, les imaginaires sont une condition d’émergence de nos sphères. Toute rencontre, qu'elle soit professionnelle, sentimentale ou amicale, constitue la rencontre entre deux sphères, et donc en une multitude d’imaginaires. Il y a forcément un moment où ces imaginaires pluriels vont entrer en tension. L'enjeu, c'est donc d'essayer de dialoguer en tentant de comprendre quels sont les imaginaires de l'autre.

Le langage agit comme un révélateur de sphère.

Hegel affirme dans L’Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé que "c'est dans les mots que nous pensons". Les mots constitueraient-ils la première de nos sphères ?

L. D. : Le langage est le révélateur de sphères. L’année dernière, j’étais choquée quand j’entendais des personnes qui n’écoutaient pas les revendications des Gilets Jaunes sous couvert que certains d’entre eux faisaient des fautes de grammaire quand ils parlaient. Lorsqu’un gilet jaune dit “ils croivent”, ça en dit moins long sur la personne qui s’exprime que sur la personne qui s'arrête d'écouter. Et ça, ce sont des sphères ! Les mots que nous employons déterminent en partie notre audibilité. Ils enferment notre façon de penser aussi. Mais surtout, ils contiennent les ressources de notre émancipation. Le langage n’est pas une monade, il n’est pas clos sur lui-même. On peut toujours inventer de nouveaux mots ou s'en réapproprier d’autres.

Il n’y a pas de vrai ou de faux dans les imaginaires mais du dialogue.

Antoine St Epondyle : Léna et moi sommes une bonne illustration de ce possible enfermement du langage car si nous n’avions pas fait l’effort de dépasser nos registres langagiers, nous aurions pu ne jamais nous comprendre. Plutôt que de nous fermer, nous avons cherché à trouver un terrain neutre sur lequel nous pouvions nous retrouver et dialoguer. Ce terrain c’est celui de la vulgarisation. A plus long terme, nous essaierons peut-être de faire germer un nouvel imaginaire qui nous représente tous les deux et qui nous est propre.

Les imaginaires ne sont donc pas neutres ?

A. E. : Trop souvent, nous considérons par défaut que nous partageons toutes et tous la même expérience du monde. Ce n’est pourtant absolument pas le cas ! Les visions du monde que nous avons et qui sont dérivées de nos imaginaires ne sont jamais le réel ou la normalité. Il n’y a pas de vrai ou de faux dans les imaginaires mais du dialogue entre quantités de façon de voir le monde et donc, quantités de rapport au monde.

Dans un couple hétérosexuel, par exemple, même si les deux individus viennent du même endroit, qu'ils sont issus des mêmes sphères culturelles ou sociales, il reste que l'un des protagonistes est un homme et l'autre une femme, et donc toute chose égale par ailleurs ils n'ont pas forcément la même image de l'autre - ils doivent imaginer ce qu’est la vie de l’autre, son rapport au monde. Leurs imaginaires seront influencés par les récits portés par la société, la presse, la fiction etc. qui véhiculent des idées, des images et des valeurs sur ce que doivent être un homme et une femme dans une relation hétérosexuelle.

On est abreuvés de stéréotypes en tous genres qui enferment énormément notre rapport au monde et aux autres. Et nous sommes immergés dans une société sexiste et patriarcale, où les hommes dominent les femmes. Dès lors, l’imaginaire de “la femme” pour l’homme et de “l’homme” pour la femme ne sont ni symétriques ni équivalents. Ils jouent des rôles dans la domination… et l’émancipation possible.

Les imaginaires sont des histoires, et donc du pouvoir.

Comment sortir de ces imaginaires dominants ?

A. E. : Avec “Nos Sphères” nous cherchons à inventer des imaginaires souhaitables et émancipateurs. Des récits alternatifs à ceux que nous entendons depuis l’école, à savoir, des imaginaires normés, fondés sur des oppositions binaires et des rapports de domination (blancs/noirs, nord/sud, Français/non Français, Femme/Homme).

L. D. : Nous devons dessiner des imaginaires qui s’attaquent aux récits dominants en montrant que d’autres voies sont possibles. Néanmoins, la démocratie étant fondée sur le dissensus et non le consensus, je ne pense pas qu’il soit souhaitable de sortir d’un statu quo par un imaginaire unique. Ce serait en réalité anti-démocratique ! Je pense plutôt qu’il faut agréger les imaginaires existants, les déconstruire, les comprendre, et voir comment ils peuvent se fondre dans un imaginaire plus vaste qui prendrait en compte la somme des imaginaires en présence. Une sorte de poupée russe.

Finalement, les imaginaires ne seraient-ils pas des instruments… de propagande ?

L. D. : Évidemment que les imaginaires peuvent être de la propagande ! Ce sont des histoires, et donc du pouvoir en puissance. Finalement, la question qui se pose par rapport à ce potentiel propagandiste, c’est aux yeux de qui ? Pour une même image, des publicitaires diront “on vend du rêve” quand des anticapitalistes diront “ils vendent un imaginaire pro-capitalistique”. Qui a raison ? Il y a une expression qui dit que “nous sommes toujours le beauf de quelqu'un”, sous-entendu ce n’est pas la peine de pointer les autres du doigts, puisqu'on peut être désigné aussi. Par analogie, nous pouvons dire que “nous sommes toujours le propagandaire de quelqu'un”.

Si les imaginaires ont une charge et une responsabilité politiques, “Nos Sphères” aussi ?

L. D. : C’est un point fondamental de ce podcast. Avec “Nos Sphères” nous souhaitons mettre en visibilité l'existence d'imaginaires dominants qui nous imprègnent et qui de fait marginalisent, subalternisent et invisibilisent d'autres potentialités. Et donc à partir de là, il serait incohérent d'inviter des têtes d'affiches dans nos épisodes. Nous ne pouvons pas d’un côté dénoncer les imaginaires dominants, portés par les mêmes personnes, et de l’autre inviter les plus célèbres têtes d’affiches que l’on voit et entend déjà partout. Nous privilégions des personnes pertinentes sur les sujets traités, mais peut-être moins célèbres, qui portent des voix différentes.

Par ce même souci de cohérence et d’émancipation des schémas dominants, nous ne pouvions pas questionner le capitalisme, l’extractivisme, le néo-libéralisme, l’exploitation à grande échelle et en même temps aller chercher des financements auprès d’entreprises privées. Nous ne souhaitons pas devoir rendre des comptes, même moralement.

A. E. : De la même façon nous ne voulions pas nous inscrire dans le modèle dominant de financement des podcasts, à savoir la publicité. Ce modèle dominant du financement des médias sur internet nous fait oublier le coût des choses. C’est un modèle qui n’est pas remis en cause alors qu’il pose de vrais problèmes. Le financement participatif est donc la méthode qui nous a paru la plus cohérente. Nous préférons prendre le risque que cela ne marche pas plutôt que de faire ce podcast au prix de financements que nous n’assumerions pas.


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Léna Dormeau est chercheuse en philosophie politique et sociale.

Antoine St Epondyle est auteur-blogueur en analyse de science-fiction.

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Clothilde Sauvages
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