Magazine
February 23, 2022

“Écologie numérique” : pour en finir avec le mythe de la mesure

Cet article a été rédigé suite à l'événement Croyances numériques organisé par le Collège des Bernardins et Ouishare le 26 janvier 2022. Il est tiré de la table-ronde : Urgence écologique, urgence technologique. Avec les intervenants :

  • Flore Berlingen, directrice associée de Triticum, ex-directrice de Zero Waste France et autrice de l’ouvrage, Recyclage : le grand enfumage
  • Gauthier Roussilhe, chercheur spécialisé sur les enjeux environnementaux du numérique

Mesurer pour mieux régner ?

5G, Intelligence Artificielle, Internet des objets…tous les grands concepts technologiques qui structurent le processus de numérisation de nos sociétés nous sont présentés comme des dispositifs indispensables à un avenir plus “vert”. Grâce à la numérisation, nous pourrions réduire de  “20% les émissions de GES mondiales d’ici 2030”. Grâce à l’IA de 4%. La 5G quant à elle seraitun formidable accélérateur” de la transition écologique. Derrière ces chiffres et ces déclarations, toujours la même promesse : des processus optimisés de nos activités qui viendraient compenser l’empreinte de la numérisation et réduire celle de tous les autres secteurs : logistique, transport, agriculture…“Si on ne mesure pas, on ne peut pas bien réduire” pouvait-on encore entendre récemment aux Assises de l’Embarqué “Green Tech - Tech For Green”. Ce que l’on entend moins c’est que les études sur lesquelles s’appuient ces discours, en plus d’être truffées de biais et d’incertitudes, excluent une grande partie des conséquences environnementales liées aux technologies numériques.

“Ces promesses sont très éloignées de la réalité. Comme le recyclage, ce sont juste des promesses d’efficience” constate Flore Berlingen. Des gains d’efficacité qui nous évitent de remettre en question nos modèles d’activités. Dans une société techno-capitaliste qui cherche la croissance à tout prix, cet arsenal numérique ne réduit pas le productivisme et le consumérisme de notre système économique à l’origine des problèmes environnementaux. Il ajoute même une couche de matière supplémentaire qui, en donnant l’impression de maîtriser notre consommation, prend surtout le risque d’aggraver la pression écologique exercée par nos modes d’organisation et de production. Comme dans l’agriculture où “la numérisation va de pair avec l'agrandissement des exploitations agricoles et la réduction de la main-d'œuvre” explique Flore. Une “agriculture augmentée” qui vient consolider un mode d’exploitation intensif aux conséquences désastreuses, sans réel avantage pour l’environnement. “Une étude du Joint Research Center a par exemple démontré que si les technologies de précision utilisées sur l’azote étaient généralisées à l'ensemble des exploitations de l’UE, elles ne feraient que réduire de 0,3 à 1,5% les émissions de GES”, poursuit-elle. Une baisse potentiellement minime et qui ne prend pas en compte les externalités négatives provoquées par la généralisation d’une telle solution, ni des modèles qu’elle sous-tend.                 

Le poids écologique de la numérisation, l’équation à multiples inconnues

C'est tout l'intérêt de la “mesure” pour les concepteurs et promoteurs de solutions numériques. Cet argument leur permet de déployer toujours plus d’outils sans avoir à se remettre en question. Seulement, si la numérisation permet de tout mesurer, qui s’occupe de la mesurer ? Pas grand monde. "Aujourd’hui, on ne sait presque rien sur ce qu'est l'empreinte environnementale de la numérisation” affirme Gauthier Roussilhe. Comme beaucoup d’experts qui travaillent sur ce point, il déplore l’opacité de l’industrie et le manque de capacité de recherche à mettre en face de ses acteurs. Le secteur ne compte que très peu d’études, d’instituts ou de laboratoires spécialisés pour s’attaquer à la question. Quelques estimations existent : 2 à 4% des émissions de GES mondiales. Près de 10% de la consommation d’électricité mondiale. Des constats déjà significatifs mais qui tiennent uniquement compte de la consommation d’énergie et des émissions des gaz à effet de serre. Ce qui ne représente qu’une petite facette des impacts environnementaux de la numérisation. 

Concernant l’extraction des ressources ou la gestion des déchets électroniques, les zones d’ombres sont immenses. “L'empreinte matérielle, c'est une grande inconnue qui va être beaucoup plus critique dans les années à venir” indique Gauthier. Car contrairement au vocabulaire qui le caractérise, la numérisation n'a rien de virtuel. Il repose sur des infrastructures matérielles bien physiques : capteurs, antennes, terminaux, câbles…Or, la production et la fin de vie de ces équipements en constante augmentation pèsent lourd sur les indicateurs environnementaux : consommation d’énergie, de matières premières, d’eau, émissions de GES, pollution… "Les GAFAM ne sont pas que des entreprises de services numériques, ce sont aussi des aménageurs” observe-t-il. 

À cela, il faut également ajouter les multiples formes “d’effets rebonds” provoquées par la numérisation. C’est-à-dire l’accroissement de la consommation, des usages et des activités permises par ces évolutions technologiques. Un coût écologique potentiellement considérable que l’on ne prend pas non plus la peine d'étudier.

Agir au-delà des chiffres

Si ce manque de données nous rend aveugles aux dégradations causées par la numérisation, elle n’en efface pas moins les dégâts, comme l’indique la publication du rapport commissionné par le groupe parlementaire des Verts à l’assemblée européenne justement intitulé, Au-delà des chiffres. Dans cette étude, les auteurs nous éclairent sur l’étendue des enjeux environnementaux liés à l’explosion des technologies numériques malgré la difficulté à quantifier précisément ses impacts. Car une chose est sûre, ils vont plus que jamais s’intensifier. 


En réalité, ce mythe de la mesure paralyse le débat. Pour Gauthier Roussilhe, cela pose un vrai problème :“Nous sommes rentrés dans un système où on est totalement tétanisé à l'idée de prendre une décision sans s'appuyer sur des données.” Pourtant, ce ne sont pas elles qui créent l’action. “Si on suit cette logique, on n’aurait plus besoin des rapports du GIEC” poursuit-il. Une remarque qui fait écho à la chronique du journaliste Stéphane Foucart dans laquelle il s’interrogeait sur l’actuelle pertinence de ces rapports successifs. Car cette obsession récurrente de la mesure est devenue une excuse pour masquer ou légitimer l’inertie politique. Flore craint quant à elle “une perte de temps” dans un contexte d’urgence où rien ne nous garantit que se lancer dans un grand plan de recherche pour réussir à tout comptabiliser nous permettra d’y voir plus clair pour orienter nos actions. 

Par ailleurs, cette volonté de numérisation exclut certaines connaissances et pratiques nécessaires à la transition écologique. Comme elle l’explique : “dans l'agriculture, la numérisation fait perdre un certain nombre de savoirs empiriques et de raisonnements par l'observation et par l'intuition. Ils sont progressivement remplacés par des alternatives numériques ou issues du numérique.”

Par sa dimension politique, sociale, morale et philosophique, l’écologie ne peut être réduite à une question de mesure numérique et de comptabilité environnementale. Elle implique des actions capables d’initier un changement profond de notre économie, de nos modes de vie et de nos mentalités, que tous les chiffres du monde ne sauraient être en mesure de nous indiquer.

_____

Sur le même sujet :

> Avec la numérisation, a-t-on oublié que nous vivions dans une société de liens ?

> Après la 5G et les Amish, il est temps d’ “éclairer” le débat sur la numérisation

> Numérique et GAFAM : comment faire bifurquer la machine

> “Ecologie numérique” : pour en finir avec le mythe de la mesure

“Écologie numérique” : pour en finir avec le mythe de la mesure

by 
Christelle Gilabert
Magazine
February 22, 2022
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C’est un argument que l’on ne finit pas d’entendre pour justifier le déploiement tout azimut du numérique dans la transition écologique : la mesure. Moins de consommation d’énergie, moins d’émissions de GES…les infrastructures et services numériques permettraient une gestion “intelligente” de nos activités pour en réduire l’empreinte environnementale. Mais cette croyance qui à la peau dure ne fait que détourner l’attention des réalités écologiques auxquelles le secteur doit se confronter.

Cet article a été rédigé suite à l'événement Croyances numériques organisé par le Collège des Bernardins et Ouishare le 26 janvier 2022. Il est tiré de la table-ronde : Urgence écologique, urgence technologique. Avec les intervenants :

  • Flore Berlingen, directrice associée de Triticum, ex-directrice de Zero Waste France et autrice de l’ouvrage, Recyclage : le grand enfumage
  • Gauthier Roussilhe, chercheur spécialisé sur les enjeux environnementaux du numérique

Mesurer pour mieux régner ?

5G, Intelligence Artificielle, Internet des objets…tous les grands concepts technologiques qui structurent le processus de numérisation de nos sociétés nous sont présentés comme des dispositifs indispensables à un avenir plus “vert”. Grâce à la numérisation, nous pourrions réduire de  “20% les émissions de GES mondiales d’ici 2030”. Grâce à l’IA de 4%. La 5G quant à elle seraitun formidable accélérateur” de la transition écologique. Derrière ces chiffres et ces déclarations, toujours la même promesse : des processus optimisés de nos activités qui viendraient compenser l’empreinte de la numérisation et réduire celle de tous les autres secteurs : logistique, transport, agriculture…“Si on ne mesure pas, on ne peut pas bien réduire” pouvait-on encore entendre récemment aux Assises de l’Embarqué “Green Tech - Tech For Green”. Ce que l’on entend moins c’est que les études sur lesquelles s’appuient ces discours, en plus d’être truffées de biais et d’incertitudes, excluent une grande partie des conséquences environnementales liées aux technologies numériques.

“Ces promesses sont très éloignées de la réalité. Comme le recyclage, ce sont juste des promesses d’efficience” constate Flore Berlingen. Des gains d’efficacité qui nous évitent de remettre en question nos modèles d’activités. Dans une société techno-capitaliste qui cherche la croissance à tout prix, cet arsenal numérique ne réduit pas le productivisme et le consumérisme de notre système économique à l’origine des problèmes environnementaux. Il ajoute même une couche de matière supplémentaire qui, en donnant l’impression de maîtriser notre consommation, prend surtout le risque d’aggraver la pression écologique exercée par nos modes d’organisation et de production. Comme dans l’agriculture où “la numérisation va de pair avec l'agrandissement des exploitations agricoles et la réduction de la main-d'œuvre” explique Flore. Une “agriculture augmentée” qui vient consolider un mode d’exploitation intensif aux conséquences désastreuses, sans réel avantage pour l’environnement. “Une étude du Joint Research Center a par exemple démontré que si les technologies de précision utilisées sur l’azote étaient généralisées à l'ensemble des exploitations de l’UE, elles ne feraient que réduire de 0,3 à 1,5% les émissions de GES”, poursuit-elle. Une baisse potentiellement minime et qui ne prend pas en compte les externalités négatives provoquées par la généralisation d’une telle solution, ni des modèles qu’elle sous-tend.                 

Le poids écologique de la numérisation, l’équation à multiples inconnues

C'est tout l'intérêt de la “mesure” pour les concepteurs et promoteurs de solutions numériques. Cet argument leur permet de déployer toujours plus d’outils sans avoir à se remettre en question. Seulement, si la numérisation permet de tout mesurer, qui s’occupe de la mesurer ? Pas grand monde. "Aujourd’hui, on ne sait presque rien sur ce qu'est l'empreinte environnementale de la numérisation” affirme Gauthier Roussilhe. Comme beaucoup d’experts qui travaillent sur ce point, il déplore l’opacité de l’industrie et le manque de capacité de recherche à mettre en face de ses acteurs. Le secteur ne compte que très peu d’études, d’instituts ou de laboratoires spécialisés pour s’attaquer à la question. Quelques estimations existent : 2 à 4% des émissions de GES mondiales. Près de 10% de la consommation d’électricité mondiale. Des constats déjà significatifs mais qui tiennent uniquement compte de la consommation d’énergie et des émissions des gaz à effet de serre. Ce qui ne représente qu’une petite facette des impacts environnementaux de la numérisation. 

Concernant l’extraction des ressources ou la gestion des déchets électroniques, les zones d’ombres sont immenses. “L'empreinte matérielle, c'est une grande inconnue qui va être beaucoup plus critique dans les années à venir” indique Gauthier. Car contrairement au vocabulaire qui le caractérise, la numérisation n'a rien de virtuel. Il repose sur des infrastructures matérielles bien physiques : capteurs, antennes, terminaux, câbles…Or, la production et la fin de vie de ces équipements en constante augmentation pèsent lourd sur les indicateurs environnementaux : consommation d’énergie, de matières premières, d’eau, émissions de GES, pollution… "Les GAFAM ne sont pas que des entreprises de services numériques, ce sont aussi des aménageurs” observe-t-il. 

À cela, il faut également ajouter les multiples formes “d’effets rebonds” provoquées par la numérisation. C’est-à-dire l’accroissement de la consommation, des usages et des activités permises par ces évolutions technologiques. Un coût écologique potentiellement considérable que l’on ne prend pas non plus la peine d'étudier.

Agir au-delà des chiffres

Si ce manque de données nous rend aveugles aux dégradations causées par la numérisation, elle n’en efface pas moins les dégâts, comme l’indique la publication du rapport commissionné par le groupe parlementaire des Verts à l’assemblée européenne justement intitulé, Au-delà des chiffres. Dans cette étude, les auteurs nous éclairent sur l’étendue des enjeux environnementaux liés à l’explosion des technologies numériques malgré la difficulté à quantifier précisément ses impacts. Car une chose est sûre, ils vont plus que jamais s’intensifier. 


En réalité, ce mythe de la mesure paralyse le débat. Pour Gauthier Roussilhe, cela pose un vrai problème :“Nous sommes rentrés dans un système où on est totalement tétanisé à l'idée de prendre une décision sans s'appuyer sur des données.” Pourtant, ce ne sont pas elles qui créent l’action. “Si on suit cette logique, on n’aurait plus besoin des rapports du GIEC” poursuit-il. Une remarque qui fait écho à la chronique du journaliste Stéphane Foucart dans laquelle il s’interrogeait sur l’actuelle pertinence de ces rapports successifs. Car cette obsession récurrente de la mesure est devenue une excuse pour masquer ou légitimer l’inertie politique. Flore craint quant à elle “une perte de temps” dans un contexte d’urgence où rien ne nous garantit que se lancer dans un grand plan de recherche pour réussir à tout comptabiliser nous permettra d’y voir plus clair pour orienter nos actions. 

Par ailleurs, cette volonté de numérisation exclut certaines connaissances et pratiques nécessaires à la transition écologique. Comme elle l’explique : “dans l'agriculture, la numérisation fait perdre un certain nombre de savoirs empiriques et de raisonnements par l'observation et par l'intuition. Ils sont progressivement remplacés par des alternatives numériques ou issues du numérique.”

Par sa dimension politique, sociale, morale et philosophique, l’écologie ne peut être réduite à une question de mesure numérique et de comptabilité environnementale. Elle implique des actions capables d’initier un changement profond de notre économie, de nos modes de vie et de nos mentalités, que tous les chiffres du monde ne sauraient être en mesure de nous indiquer.

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Sur le même sujet :

> Avec la numérisation, a-t-on oublié que nous vivions dans une société de liens ?

> Après la 5G et les Amish, il est temps d’ “éclairer” le débat sur la numérisation

> Numérique et GAFAM : comment faire bifurquer la machine

> “Ecologie numérique” : pour en finir avec le mythe de la mesure

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Christelle Gilabert
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February 22, 2022

“Écologie numérique” : pour en finir avec le mythe de la mesure

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C’est un argument que l’on ne finit pas d’entendre pour justifier le déploiement tout azimut du numérique dans la transition écologique : la mesure. Moins de consommation d’énergie, moins d’émissions de GES…les infrastructures et services numériques permettraient une gestion “intelligente” de nos activités pour en réduire l’empreinte environnementale. Mais cette croyance qui à la peau dure ne fait que détourner l’attention des réalités écologiques auxquelles le secteur doit se confronter.

Cet article a été rédigé suite à l'événement Croyances numériques organisé par le Collège des Bernardins et Ouishare le 26 janvier 2022. Il est tiré de la table-ronde : Urgence écologique, urgence technologique. Avec les intervenants :

  • Flore Berlingen, directrice associée de Triticum, ex-directrice de Zero Waste France et autrice de l’ouvrage, Recyclage : le grand enfumage
  • Gauthier Roussilhe, chercheur spécialisé sur les enjeux environnementaux du numérique

Mesurer pour mieux régner ?

5G, Intelligence Artificielle, Internet des objets…tous les grands concepts technologiques qui structurent le processus de numérisation de nos sociétés nous sont présentés comme des dispositifs indispensables à un avenir plus “vert”. Grâce à la numérisation, nous pourrions réduire de  “20% les émissions de GES mondiales d’ici 2030”. Grâce à l’IA de 4%. La 5G quant à elle seraitun formidable accélérateur” de la transition écologique. Derrière ces chiffres et ces déclarations, toujours la même promesse : des processus optimisés de nos activités qui viendraient compenser l’empreinte de la numérisation et réduire celle de tous les autres secteurs : logistique, transport, agriculture…“Si on ne mesure pas, on ne peut pas bien réduire” pouvait-on encore entendre récemment aux Assises de l’Embarqué “Green Tech - Tech For Green”. Ce que l’on entend moins c’est que les études sur lesquelles s’appuient ces discours, en plus d’être truffées de biais et d’incertitudes, excluent une grande partie des conséquences environnementales liées aux technologies numériques.

“Ces promesses sont très éloignées de la réalité. Comme le recyclage, ce sont juste des promesses d’efficience” constate Flore Berlingen. Des gains d’efficacité qui nous évitent de remettre en question nos modèles d’activités. Dans une société techno-capitaliste qui cherche la croissance à tout prix, cet arsenal numérique ne réduit pas le productivisme et le consumérisme de notre système économique à l’origine des problèmes environnementaux. Il ajoute même une couche de matière supplémentaire qui, en donnant l’impression de maîtriser notre consommation, prend surtout le risque d’aggraver la pression écologique exercée par nos modes d’organisation et de production. Comme dans l’agriculture où “la numérisation va de pair avec l'agrandissement des exploitations agricoles et la réduction de la main-d'œuvre” explique Flore. Une “agriculture augmentée” qui vient consolider un mode d’exploitation intensif aux conséquences désastreuses, sans réel avantage pour l’environnement. “Une étude du Joint Research Center a par exemple démontré que si les technologies de précision utilisées sur l’azote étaient généralisées à l'ensemble des exploitations de l’UE, elles ne feraient que réduire de 0,3 à 1,5% les émissions de GES”, poursuit-elle. Une baisse potentiellement minime et qui ne prend pas en compte les externalités négatives provoquées par la généralisation d’une telle solution, ni des modèles qu’elle sous-tend.                 

Le poids écologique de la numérisation, l’équation à multiples inconnues

C'est tout l'intérêt de la “mesure” pour les concepteurs et promoteurs de solutions numériques. Cet argument leur permet de déployer toujours plus d’outils sans avoir à se remettre en question. Seulement, si la numérisation permet de tout mesurer, qui s’occupe de la mesurer ? Pas grand monde. "Aujourd’hui, on ne sait presque rien sur ce qu'est l'empreinte environnementale de la numérisation” affirme Gauthier Roussilhe. Comme beaucoup d’experts qui travaillent sur ce point, il déplore l’opacité de l’industrie et le manque de capacité de recherche à mettre en face de ses acteurs. Le secteur ne compte que très peu d’études, d’instituts ou de laboratoires spécialisés pour s’attaquer à la question. Quelques estimations existent : 2 à 4% des émissions de GES mondiales. Près de 10% de la consommation d’électricité mondiale. Des constats déjà significatifs mais qui tiennent uniquement compte de la consommation d’énergie et des émissions des gaz à effet de serre. Ce qui ne représente qu’une petite facette des impacts environnementaux de la numérisation. 

Concernant l’extraction des ressources ou la gestion des déchets électroniques, les zones d’ombres sont immenses. “L'empreinte matérielle, c'est une grande inconnue qui va être beaucoup plus critique dans les années à venir” indique Gauthier. Car contrairement au vocabulaire qui le caractérise, la numérisation n'a rien de virtuel. Il repose sur des infrastructures matérielles bien physiques : capteurs, antennes, terminaux, câbles…Or, la production et la fin de vie de ces équipements en constante augmentation pèsent lourd sur les indicateurs environnementaux : consommation d’énergie, de matières premières, d’eau, émissions de GES, pollution… "Les GAFAM ne sont pas que des entreprises de services numériques, ce sont aussi des aménageurs” observe-t-il. 

À cela, il faut également ajouter les multiples formes “d’effets rebonds” provoquées par la numérisation. C’est-à-dire l’accroissement de la consommation, des usages et des activités permises par ces évolutions technologiques. Un coût écologique potentiellement considérable que l’on ne prend pas non plus la peine d'étudier.

Agir au-delà des chiffres

Si ce manque de données nous rend aveugles aux dégradations causées par la numérisation, elle n’en efface pas moins les dégâts, comme l’indique la publication du rapport commissionné par le groupe parlementaire des Verts à l’assemblée européenne justement intitulé, Au-delà des chiffres. Dans cette étude, les auteurs nous éclairent sur l’étendue des enjeux environnementaux liés à l’explosion des technologies numériques malgré la difficulté à quantifier précisément ses impacts. Car une chose est sûre, ils vont plus que jamais s’intensifier. 


En réalité, ce mythe de la mesure paralyse le débat. Pour Gauthier Roussilhe, cela pose un vrai problème :“Nous sommes rentrés dans un système où on est totalement tétanisé à l'idée de prendre une décision sans s'appuyer sur des données.” Pourtant, ce ne sont pas elles qui créent l’action. “Si on suit cette logique, on n’aurait plus besoin des rapports du GIEC” poursuit-il. Une remarque qui fait écho à la chronique du journaliste Stéphane Foucart dans laquelle il s’interrogeait sur l’actuelle pertinence de ces rapports successifs. Car cette obsession récurrente de la mesure est devenue une excuse pour masquer ou légitimer l’inertie politique. Flore craint quant à elle “une perte de temps” dans un contexte d’urgence où rien ne nous garantit que se lancer dans un grand plan de recherche pour réussir à tout comptabiliser nous permettra d’y voir plus clair pour orienter nos actions. 

Par ailleurs, cette volonté de numérisation exclut certaines connaissances et pratiques nécessaires à la transition écologique. Comme elle l’explique : “dans l'agriculture, la numérisation fait perdre un certain nombre de savoirs empiriques et de raisonnements par l'observation et par l'intuition. Ils sont progressivement remplacés par des alternatives numériques ou issues du numérique.”

Par sa dimension politique, sociale, morale et philosophique, l’écologie ne peut être réduite à une question de mesure numérique et de comptabilité environnementale. Elle implique des actions capables d’initier un changement profond de notre économie, de nos modes de vie et de nos mentalités, que tous les chiffres du monde ne sauraient être en mesure de nous indiquer.

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Sur le même sujet :

> Avec la numérisation, a-t-on oublié que nous vivions dans une société de liens ?

> Après la 5G et les Amish, il est temps d’ “éclairer” le débat sur la numérisation

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Christelle Gilabert
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