Magazine
4 mai 2020

La société sans école, une utopie d'actualité ?

Regard croisé entre la conférence “Communauté éducative, éducation communautaire : tous sachants, tous apprenants ?” organisée au MAIF Start-Up Club et la pensée développée par Ivan Illich, philosophe critique et penseur de l'écologie politique, dans Une société sans école (1971).

Si l’école s’est construite comme un espace clos et sécurisé, afin de garantir la liberté pédagogique des enseignants face à l’Église ou aux familles notamment, on l'enjoint aujourd’hui à s’ouvrir au delà de son enceinte, à assurer une continuité éducative avec le foyer. Malgré elle, l'école est également traversée par de nombreuses questions de société : l’interdiction des téléphones portables à l'école, l'introduction de menus bio ou végétariens, le port du voile lors des sorties scolaires, etc.

Dans la mesure où l'école est une invention de l'Homme – Ivan Illich la considère même comme un mythe et un rite, au même titre que l'Eglise – nous sommes en droit, tous autant que nous sommes, de la questionner. Éducateur, parent, professeur ou simple citoyen, nous sommes tous passés par l’école et avons un mot à dire sur son devenir. C'est précisément l'exercice auquel nous nous sommes employés lors de cette conférence-débat : interroger les modalités et l'opportunité de dessiner une forme d'éducation qui ne soit ni nationale ni scolaire, mais plutôt communautaire et locale. Un système éducatif au sein duquel l'école s'ouvrirait d'avantage sur son environnement et ne constituerait plus l’institution éducative par défaut.

Tous sachants, tous apprenants

Aujourd'hui, les rôles et attributions éducatives semblent figés. L'école et ses professeurs restent encore perçus comme détenteurs du savoir, seuls légitimes et reconnus pour le transmettre. Au cours de notre scolarité, nous restons ainsi tributaires des capacités pédagogiques et disciplinaires de nos professeurs. Pourtant, d’autres façons de faire sont possibles. Au Cafézoïde par exemple,  dans le 19ème arrondissement de Paris, chaque enfant, chaque parent, chaque encadrant vient avec ses richesses et apporte quelque chose aux autres. Le projet éducatif se construit avec l’ensemble des membres de la communauté éducative. Même si Sandrine Bounhoure, qui fait partie de ce café original, reconnaît le rôle de l’école et des professeurs, ils ne peuvent pas détenir le monopole de l’enseignement. Selon elle, chacun et chacune d'entre nous a des choses à apprendre et à transmettre. 

Nous devons retrouver nos droits et responsabilités individuelles et collectives à apprendre et enseigner

Pour Michel Guillou, observateur du numérique éducatif, à l'heure où « le numérique est devenu notre milieu » (Louise Merzeau), cette ouverture est d’autant plus nécessaire. Aujourd'hui, les professeurs n’ont plus le monopole des connaissances ; leur posture de « sachant » est remise en question. A l’avenir, ils devraient surtout jouer un rôle d'« accompagnateur » et faciliter un travail conjoint avec les élèves et leurs parents.

Finalement, on retrouve là une idée chère à Ivan Illich, selon laquelle nous devons retrouver nos droits et responsabilités individuelles et collectives à apprendre et enseigner. « L'homme doit retrouver le sens de sa responsabilité personnelle lorsqu'il apprend ou enseigne. S'instruire, enseigner appartiennent à des hommes qui savent qu'ils sont nés libres et qu'ils n'ont pas pour acquérir cette liberté à avoir recours à un traitement approprié [celui de l'école] ».

Tous égaux pour apprendre et transmettre ?

Néanmoins, force est de constater que nous ne sommes pas tous égaux pour transmettre et enseigner, qu'il soit question de capacité à le faire, de volonté pour le faire, ou de temps à y consacrer. C'est ce que l'enquête « éducation » menée à Besançon par Ouishare a montré, rappelle Solène Manouvrier. « Pour les parents interrogés (habitant dans un quartier populaire et pour beaucoup étrangers), il revient aux enseignants d'apprendre aux enfants les compétences de bases, et notamment lire, écrire et compter. D'une certaine façon, ils comptent sur l’école pour pallier leurs limites académiques et linguistiques - là où eux se voient légitimes pour les activités plus créatives et ludiques avec les enfants. »

C'est pour cette raison qu'Ivan Illich prône un mouvement global de déscolarisation de la société, c’est-à-dire de suppression des institutions centralisées et verticales qui exercent un monopole dans leur domaine : l’éducation, la santé, etc. Ce mouvement permettrait non seulement d'ouvrir les responsabilités éducatives mais également de déconstruire ce qu'il appelle « le programme occulte de l'école », programme qui la reconnaît comme seule légitime à enseigner : « les étudiants apprennent que l'éducation n'a de valeur qu'une fois acquise dans le sein de l'université par une méthode graduée de consommation [âge par âge], et on leur promet que le succès social dépendra de la quantité de savoir consommé. ».

Dès lors que nous reconnaîtrons d'autres espaces d'apprentissages que l'école, chacun et chacune pourra assumer légitimement un rôle de transmission, selon ses capacités et ses envies. Et nous pourrions alors donner tort à Ivan Illich, qui considère que « Partout dans le monde, l'école nuit à l'éducation, parce qu'on la considère comme seule capable de s'en charger ».

Considérer les enfants comme de jeunes adultes

Au delà du rôle d'enseignant, c'est aussi les enseignements en tant que tels et les modes de transmission que l'on peut questionner. Pour dépasser les limites du cours magistral et de l'évaluation, comment pourrions-nous redonner une place constructive et éducative au jeu, aujourd’hui perçu comme uniquement récréatif ?

Autonomiser les enfants, c'est aussi les responsabiliser

Si la mue de l'école a commencé (on parle désormais des “compétences du 21e siècle” : la communication, la collaboration, la créativité et l’esprit critique) elle reste lente et difficile. Ailleurs, elle est déjà à l’œuvre. En Inde, à la Mahatma Gandhi International School, l'écologie et la spiritualité font partie du « programme ». Les enseignants sont des « initiateurs » ; ils aident les enfants à développer leurs intuitions. Ainsi, Marc Tirel, membre du réseau la FETE (Fédération des Écoles de la Transition Éducative), raconte qu'un enfant de cette école, Josh, 13 ans, décrit les couleurs d'un livre sans le voir, grâce à sa vision extra-oculaire. De son côté, Sandrine Bounhoure explique qu'au Cafézoïde, c'est l'ensemble de l’humain qui est développé : ses savoirs-être et ses savoirs-faire, en s'appuyant sur ses cinq sens et pas uniquement son intellect. Beaucoup d’activités artistiques et ludiques sont proposées et les enfants les choisissent selon leurs désirs. Ils ne sont pas captifs : tout ce qu'ils apprennent, c’est parce qu'ils en ont envie. Pour elle « Les autonomiser, c'est aussi les responsabiliser ». A l'École démocratique de Paris, les enfants sont également libres. Ils sont soumis aux mêmes règles que leurs aînés. Ils participent, tout comme les enseignants, à l’organisation de l’école et à ses prises de décision.

Là encore, nous retrouvons une observation d'Ivan Illich qui dénonce l'invention récente de l' « enfance », par opposition à l’âge adulte, qui justifie l’imposition aux enfants-élèves du « traitement de l’école » et de l’autorité des maîtres et maîtresses. « L'idée que nous nous faisons de l'enfance n'est apparue que récemment en Europe occidentale, et [...] encore plus [récemment] dans les deux Amériques. Vêtements d'enfants, jeux d'enfants, protection légale de l'enfance, voilà des choses que ne concevaient autrefois ni les pauvres, ni les riches. Ces idées commencèrent d'apparaître avec le développement de la bourgeoisie. S'il n'y avait pas d'âge spécifique et défini par la loi, ni de système scolaire obligatoire, l' « enfance » n'aurait plus cours. [...] On ne saurait conserver plus longtemps cette séparation tranchée entre une société adulte qui se prétend humaine et un milieu scolaire qui tourne la réalité en dérision. »

Interroger le rôle des enseignants en cassant la verticalité de l’enseignement 

Les limites de l’école et du cours magistral comme méthode d’enseignement pour toutes et tous sont régulièrement pointées du doigt et ce, en dépit de la réussite manifeste que représente la massification scolaire. D'un côté, les adeptes des enquêtes PISA, qui dénoncent une « baisse du niveau scolaire ». De l'autre, les détracteurs du mythe méritocratique. Ces-derniers dénoncent à la fois la ségrégation scolaire et les inégalités qu'elle entretient voire amplifie. Didier Eribon, cité par Taoufik Vallipuram, décrit dans son livre Retour à Reims (2009) le système scolaire comme « une véritable machine infernale, sinon programmée pour atteindre ce but, du moins aboutissant à ce résultat objectif : rejeter les enfants des classes populaires, perpétuer et légitimer la domination de classe, l'accès différentiel aux métiers et aux positions sociales. ».

Contraindre les enfants à gravir l'escalier sans fin de l'éducation ne fait que favoriser celui qui part en avance sur les autres, Ivan Illich

Là, Ivan Illich constate également que « L’école est devenue la religion mondiale d’un prolétariat modernisé et elle offre de vaines promesses de salut aux pauvres à l’ère technologique ». Selon lui, « contraindre les enfants à gravir l'escalier sans fin de l'éducation, loin de conduire à l'égalité recherchée, ne fait que favoriser celui qui part en avance sur les autres, ou qui se trouve en meilleure santé, ou bénéficie d'une meilleure préparation.» Mais ce n’est pas tout. « Pire encore, l'enseignement obligatoire semble miner la volonté personnelle d'apprendre. Enfin, le savoir considéré comme une marchandise, qu'il faut stocker et distribuer, se voit vite considéré comme un bien soumis aux garanties de la propriété individuelle et, par là même, il est appelé à se raréfier ».

Dès lors, quels modes de transmission alternatifs explorer pour une école qui donne ses chances à chacun et à chacune ? Pour Charlotte Morel, designer, nous pourrions réfléchir à ce que c'est qu'un enseignement non uniforme qui tiendrait davantage compte des capacités et des attentes de chaque élève. Et interroger par là-même les formes d'une école plus "praticable" ? La configuration même de la classe pourrait également évoluer ; en ce sens, plusieurs modèles existent déjà et ont prouvé leur efficacité.

Un enseignant qui a quarante ans aujourd'hui a connu à l'école il y a trente ans et a été formé il y a vingt ans

La classe mutuelle (développée en France au XVIIIe siècle puis abandonnée en 1830) favorise le travail collaboratif en groupe. Les élèves les plus avancés (les « moniteurs ») enseignent à leurs pairs à l'aide de tableaux. Quant à la classe inversée, elle propose de réserver les heures de classe aux exercices et aux applications concrètes, l'étude des leçons se faisant à la maison. Les professeurs se placent alors dans un rôle de guides : ils accompagnent les élèves dans leur processus de compréhension et d'apprentissage, au cas par cas.

Tous ces modèles alternatifs supposent une formation des professeurs à un rôle nouveau : celui d'accompagnateur. Or, comme l'explique Morad Attik, ancien professeur de mathématiques et fondateur de la Statup Evolukid, ce n'est pas ce qu'on leur apprend dans leur formation. Michel Guillou rappelle à son tour la grande inertie du système de formation des professeurs : un enseignant qui a quarante ans aujourd'hui a connu à l'école il y a trente ans et a été formé il y a vingt ans. Sa conception de l'école en 2020 comporte nécessairement une part fantasmée à partir de son expérience personnelle. Distribuer davantage les responsabilités éducatives aurait donc également cet avantage : celui de contourner l'immobilisme du corps professoral constitué. Cela pourrait consister non seulement à ouvrir l'école aux parents mais aussi à remettre l'éducation dans la rue, dans la ville et dans la famille.

En ce sens, Ivan Illich propose la mise en place de « réseaux de savoirs » décentralisés qui permettrait « à tous ceux qui veulent apprendre, [d'accéder] aux ressources existantes, et ce, à n’importe quelle époque de leur existence. Il faut ensuite que ceux qui désirent partager leurs connaissances puissent rencontrer toute autre personne qui souhaite les acquérir. Enfin, il s’agit de permettre aux porteurs d’idées nouvelles, à ceux qui veulent affronter l’opinion publique, de se faire entendre ».

L'école, lieu d'éducation des citoyens ?

Finalement, la question qui se pose en filigrane, c'est celle de nos attentes vis-à-vis de l'éducation et de l'école. Aujourd'hui, l’éducation semble réduite à l’obtention de diplômes, seuls gages d’une insertion professionnelle dans un monde où l’emploi se raréfie. C'est ce que déplore Ivan Illich pour qui l’école joue uniquement un rôle de placement dans la hiérarchie sociale – sans permettre une réelle redistribution des chances entre toutes et tous. 

Pour Sandrine Bounhoure, l'éducation doit apprendre la vie en communauté et ses valeurs fondamentales : le respect, l’écoute, le dialogue, etc. Pour Michel Guillou, elle doit aussi préparer l'entrée dans la société actuelle : donner aux élèves les repères dont ils auront besoin pour la comprendre et s'y frayer un chemin. S’agissant du numérique, bien qu'il envahisse aujourd'hui l'ensemble de nos vies, de nos villes et de nos entreprises, une véritable éducation à ses codes et à sa pratique manque toujours cruellement à l'école.

On peut aussi espérer de l'école qu'elle sème les graines d’un esprit critique à même de questionner la société, pour mieux la transformer

Selon Michel Guillou, nous pourrions ajouter à cette mission d' « accompagnement à l'entrée dans le monde » deux autres missions : accompagner l’apprentissage des connaissances et préparer à l’acquisition de la citoyenneté. En effet, si nous pouvons attendre de l’école qu'elle prépare à la vie en société, on peut aussi espérer qu'elle sème les graines d’un esprit critique à même de la questionner - pour mieux la transformer ? En somme, faire de l'école une école de la citoyenneté, au sens fort du terme.

A cet égard, Ivan Illich est pessimiste. Selon lui, le système actuel fait tout l'inverse : l'institution scolaire nous accoutume à une société totalement institutionnalisée et aliénante  « L’enseignement fait de l’aliénation la préparation à la vie, séparant ainsi l’éducation de la réalité et le travail de la créativité. Il prépare à ’institutionnalisation aliénatrice en enseignant le besoin d’être enseigné ».

Cependant, une chose est sûre : si l'on acte que la mission de l'école est de préparer à la vie en société et à la citoyenneté et que l’on souhaite continuer à mesurer ses “performances”, il nous faudra trouver d'autres indicateurs que les résultats des enquêtes PISA !


_______

Cet article a été rédigé suite à la conférence “Communauté éducative, éducation communautaire : tous sachants, tous apprenants ?” organisé par Ouishare avec le MAIF Start-Up Club le 6 février 2020.

Intervenaient notamment Michel Guillou (observateur du paysage numérique et des médias, blogueur sur culture-numérique.fr ), Sandrine Bounhoure (membre du Cafézoïde, le café des enfants), Charlotte Morel (designer au sein du Collectif Bam), Taoufik Vallipuram (Connector chez Ouishare), Morad Attik (ancien professeur de mathématiques et fondateur de la Statup Evolukid), Ingrid Cressy (co-gérante à l'École Démocratique de Paris), Julien Segneurbieux (co-président du Cafézoïde), Franck Lenoir (consultant, facilitateur et psychopraticien), Marc Tirel (intervenant et spécialiste de l’éducation), Sophie Joubert (responsable pédagogique et développement chez Savoir Être à l'École), Anne-Adeline Fourtet (consultante chez Maïeuthika), Solène Manouvrier (Connector chez Ouishare), Yann Bergamaschi (Connector chez Ouishare).

_______

Sur le même sujet :

> “Interroger le potentiel éducatif des outils numériques avec l'ensemble de la communauté éducative” 

Et pour aller plus loin...

> "Libre pour apprendre”, Peter Gray (livre paru 2016)

> “Pourquoi j'ai créé une école où les enfants font ce qu'ils veulent”, Ramïn Farhangi (livre paru en 2018)

> “Everything is a resource to learn: A school for well-being” Anju Musafir (Tedx)

> “Demain : des écoles apprenantes et ouvertes ?” Marc Tirel (Tedx

> " Éduquer, soigner sont les gestes paradigmatiques de la société", Cynthia Fleury (podcast) >> ”Penser et agir avec Ivan Illich, balises pour l'après-développement”, extrait par Isabelle Stengers (article)

Merci à Franck Lenoir, Taoufik Vallipuram et Antoine Rammelaere pour la relecture de l'article et à Samuel Roumeau, Samuel Chabré et Antonin Léonard pour leurs conseils avisés.

La société sans école, une utopie d'actualité ?

par 
Solène Manouvrier
Magazine
30 avril 2020
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ANALYSE. Et si, demain, l'instruction n’était plus ni nationale ni scolaire mais se construisait avec l'ensemble de la communauté éducative : parents, élèves, éducateurs, associations, etc. ? Que nous révèle cette utopie sur l’état actuel de l’enseignement et des modes de transmission ?

Regard croisé entre la conférence “Communauté éducative, éducation communautaire : tous sachants, tous apprenants ?” organisée au MAIF Start-Up Club et la pensée développée par Ivan Illich, philosophe critique et penseur de l'écologie politique, dans Une société sans école (1971).

Si l’école s’est construite comme un espace clos et sécurisé, afin de garantir la liberté pédagogique des enseignants face à l’Église ou aux familles notamment, on l'enjoint aujourd’hui à s’ouvrir au delà de son enceinte, à assurer une continuité éducative avec le foyer. Malgré elle, l'école est également traversée par de nombreuses questions de société : l’interdiction des téléphones portables à l'école, l'introduction de menus bio ou végétariens, le port du voile lors des sorties scolaires, etc.

Dans la mesure où l'école est une invention de l'Homme – Ivan Illich la considère même comme un mythe et un rite, au même titre que l'Eglise – nous sommes en droit, tous autant que nous sommes, de la questionner. Éducateur, parent, professeur ou simple citoyen, nous sommes tous passés par l’école et avons un mot à dire sur son devenir. C'est précisément l'exercice auquel nous nous sommes employés lors de cette conférence-débat : interroger les modalités et l'opportunité de dessiner une forme d'éducation qui ne soit ni nationale ni scolaire, mais plutôt communautaire et locale. Un système éducatif au sein duquel l'école s'ouvrirait d'avantage sur son environnement et ne constituerait plus l’institution éducative par défaut.

Tous sachants, tous apprenants

Aujourd'hui, les rôles et attributions éducatives semblent figés. L'école et ses professeurs restent encore perçus comme détenteurs du savoir, seuls légitimes et reconnus pour le transmettre. Au cours de notre scolarité, nous restons ainsi tributaires des capacités pédagogiques et disciplinaires de nos professeurs. Pourtant, d’autres façons de faire sont possibles. Au Cafézoïde par exemple,  dans le 19ème arrondissement de Paris, chaque enfant, chaque parent, chaque encadrant vient avec ses richesses et apporte quelque chose aux autres. Le projet éducatif se construit avec l’ensemble des membres de la communauté éducative. Même si Sandrine Bounhoure, qui fait partie de ce café original, reconnaît le rôle de l’école et des professeurs, ils ne peuvent pas détenir le monopole de l’enseignement. Selon elle, chacun et chacune d'entre nous a des choses à apprendre et à transmettre. 

Nous devons retrouver nos droits et responsabilités individuelles et collectives à apprendre et enseigner

Pour Michel Guillou, observateur du numérique éducatif, à l'heure où « le numérique est devenu notre milieu » (Louise Merzeau), cette ouverture est d’autant plus nécessaire. Aujourd'hui, les professeurs n’ont plus le monopole des connaissances ; leur posture de « sachant » est remise en question. A l’avenir, ils devraient surtout jouer un rôle d'« accompagnateur » et faciliter un travail conjoint avec les élèves et leurs parents.

Finalement, on retrouve là une idée chère à Ivan Illich, selon laquelle nous devons retrouver nos droits et responsabilités individuelles et collectives à apprendre et enseigner. « L'homme doit retrouver le sens de sa responsabilité personnelle lorsqu'il apprend ou enseigne. S'instruire, enseigner appartiennent à des hommes qui savent qu'ils sont nés libres et qu'ils n'ont pas pour acquérir cette liberté à avoir recours à un traitement approprié [celui de l'école] ».

Tous égaux pour apprendre et transmettre ?

Néanmoins, force est de constater que nous ne sommes pas tous égaux pour transmettre et enseigner, qu'il soit question de capacité à le faire, de volonté pour le faire, ou de temps à y consacrer. C'est ce que l'enquête « éducation » menée à Besançon par Ouishare a montré, rappelle Solène Manouvrier. « Pour les parents interrogés (habitant dans un quartier populaire et pour beaucoup étrangers), il revient aux enseignants d'apprendre aux enfants les compétences de bases, et notamment lire, écrire et compter. D'une certaine façon, ils comptent sur l’école pour pallier leurs limites académiques et linguistiques - là où eux se voient légitimes pour les activités plus créatives et ludiques avec les enfants. »

C'est pour cette raison qu'Ivan Illich prône un mouvement global de déscolarisation de la société, c’est-à-dire de suppression des institutions centralisées et verticales qui exercent un monopole dans leur domaine : l’éducation, la santé, etc. Ce mouvement permettrait non seulement d'ouvrir les responsabilités éducatives mais également de déconstruire ce qu'il appelle « le programme occulte de l'école », programme qui la reconnaît comme seule légitime à enseigner : « les étudiants apprennent que l'éducation n'a de valeur qu'une fois acquise dans le sein de l'université par une méthode graduée de consommation [âge par âge], et on leur promet que le succès social dépendra de la quantité de savoir consommé. ».

Dès lors que nous reconnaîtrons d'autres espaces d'apprentissages que l'école, chacun et chacune pourra assumer légitimement un rôle de transmission, selon ses capacités et ses envies. Et nous pourrions alors donner tort à Ivan Illich, qui considère que « Partout dans le monde, l'école nuit à l'éducation, parce qu'on la considère comme seule capable de s'en charger ».

Considérer les enfants comme de jeunes adultes

Au delà du rôle d'enseignant, c'est aussi les enseignements en tant que tels et les modes de transmission que l'on peut questionner. Pour dépasser les limites du cours magistral et de l'évaluation, comment pourrions-nous redonner une place constructive et éducative au jeu, aujourd’hui perçu comme uniquement récréatif ?

Autonomiser les enfants, c'est aussi les responsabiliser

Si la mue de l'école a commencé (on parle désormais des “compétences du 21e siècle” : la communication, la collaboration, la créativité et l’esprit critique) elle reste lente et difficile. Ailleurs, elle est déjà à l’œuvre. En Inde, à la Mahatma Gandhi International School, l'écologie et la spiritualité font partie du « programme ». Les enseignants sont des « initiateurs » ; ils aident les enfants à développer leurs intuitions. Ainsi, Marc Tirel, membre du réseau la FETE (Fédération des Écoles de la Transition Éducative), raconte qu'un enfant de cette école, Josh, 13 ans, décrit les couleurs d'un livre sans le voir, grâce à sa vision extra-oculaire. De son côté, Sandrine Bounhoure explique qu'au Cafézoïde, c'est l'ensemble de l’humain qui est développé : ses savoirs-être et ses savoirs-faire, en s'appuyant sur ses cinq sens et pas uniquement son intellect. Beaucoup d’activités artistiques et ludiques sont proposées et les enfants les choisissent selon leurs désirs. Ils ne sont pas captifs : tout ce qu'ils apprennent, c’est parce qu'ils en ont envie. Pour elle « Les autonomiser, c'est aussi les responsabiliser ». A l'École démocratique de Paris, les enfants sont également libres. Ils sont soumis aux mêmes règles que leurs aînés. Ils participent, tout comme les enseignants, à l’organisation de l’école et à ses prises de décision.

Là encore, nous retrouvons une observation d'Ivan Illich qui dénonce l'invention récente de l' « enfance », par opposition à l’âge adulte, qui justifie l’imposition aux enfants-élèves du « traitement de l’école » et de l’autorité des maîtres et maîtresses. « L'idée que nous nous faisons de l'enfance n'est apparue que récemment en Europe occidentale, et [...] encore plus [récemment] dans les deux Amériques. Vêtements d'enfants, jeux d'enfants, protection légale de l'enfance, voilà des choses que ne concevaient autrefois ni les pauvres, ni les riches. Ces idées commencèrent d'apparaître avec le développement de la bourgeoisie. S'il n'y avait pas d'âge spécifique et défini par la loi, ni de système scolaire obligatoire, l' « enfance » n'aurait plus cours. [...] On ne saurait conserver plus longtemps cette séparation tranchée entre une société adulte qui se prétend humaine et un milieu scolaire qui tourne la réalité en dérision. »

Interroger le rôle des enseignants en cassant la verticalité de l’enseignement 

Les limites de l’école et du cours magistral comme méthode d’enseignement pour toutes et tous sont régulièrement pointées du doigt et ce, en dépit de la réussite manifeste que représente la massification scolaire. D'un côté, les adeptes des enquêtes PISA, qui dénoncent une « baisse du niveau scolaire ». De l'autre, les détracteurs du mythe méritocratique. Ces-derniers dénoncent à la fois la ségrégation scolaire et les inégalités qu'elle entretient voire amplifie. Didier Eribon, cité par Taoufik Vallipuram, décrit dans son livre Retour à Reims (2009) le système scolaire comme « une véritable machine infernale, sinon programmée pour atteindre ce but, du moins aboutissant à ce résultat objectif : rejeter les enfants des classes populaires, perpétuer et légitimer la domination de classe, l'accès différentiel aux métiers et aux positions sociales. ».

Contraindre les enfants à gravir l'escalier sans fin de l'éducation ne fait que favoriser celui qui part en avance sur les autres, Ivan Illich

Là, Ivan Illich constate également que « L’école est devenue la religion mondiale d’un prolétariat modernisé et elle offre de vaines promesses de salut aux pauvres à l’ère technologique ». Selon lui, « contraindre les enfants à gravir l'escalier sans fin de l'éducation, loin de conduire à l'égalité recherchée, ne fait que favoriser celui qui part en avance sur les autres, ou qui se trouve en meilleure santé, ou bénéficie d'une meilleure préparation.» Mais ce n’est pas tout. « Pire encore, l'enseignement obligatoire semble miner la volonté personnelle d'apprendre. Enfin, le savoir considéré comme une marchandise, qu'il faut stocker et distribuer, se voit vite considéré comme un bien soumis aux garanties de la propriété individuelle et, par là même, il est appelé à se raréfier ».

Dès lors, quels modes de transmission alternatifs explorer pour une école qui donne ses chances à chacun et à chacune ? Pour Charlotte Morel, designer, nous pourrions réfléchir à ce que c'est qu'un enseignement non uniforme qui tiendrait davantage compte des capacités et des attentes de chaque élève. Et interroger par là-même les formes d'une école plus "praticable" ? La configuration même de la classe pourrait également évoluer ; en ce sens, plusieurs modèles existent déjà et ont prouvé leur efficacité.

Un enseignant qui a quarante ans aujourd'hui a connu à l'école il y a trente ans et a été formé il y a vingt ans

La classe mutuelle (développée en France au XVIIIe siècle puis abandonnée en 1830) favorise le travail collaboratif en groupe. Les élèves les plus avancés (les « moniteurs ») enseignent à leurs pairs à l'aide de tableaux. Quant à la classe inversée, elle propose de réserver les heures de classe aux exercices et aux applications concrètes, l'étude des leçons se faisant à la maison. Les professeurs se placent alors dans un rôle de guides : ils accompagnent les élèves dans leur processus de compréhension et d'apprentissage, au cas par cas.

Tous ces modèles alternatifs supposent une formation des professeurs à un rôle nouveau : celui d'accompagnateur. Or, comme l'explique Morad Attik, ancien professeur de mathématiques et fondateur de la Statup Evolukid, ce n'est pas ce qu'on leur apprend dans leur formation. Michel Guillou rappelle à son tour la grande inertie du système de formation des professeurs : un enseignant qui a quarante ans aujourd'hui a connu à l'école il y a trente ans et a été formé il y a vingt ans. Sa conception de l'école en 2020 comporte nécessairement une part fantasmée à partir de son expérience personnelle. Distribuer davantage les responsabilités éducatives aurait donc également cet avantage : celui de contourner l'immobilisme du corps professoral constitué. Cela pourrait consister non seulement à ouvrir l'école aux parents mais aussi à remettre l'éducation dans la rue, dans la ville et dans la famille.

En ce sens, Ivan Illich propose la mise en place de « réseaux de savoirs » décentralisés qui permettrait « à tous ceux qui veulent apprendre, [d'accéder] aux ressources existantes, et ce, à n’importe quelle époque de leur existence. Il faut ensuite que ceux qui désirent partager leurs connaissances puissent rencontrer toute autre personne qui souhaite les acquérir. Enfin, il s’agit de permettre aux porteurs d’idées nouvelles, à ceux qui veulent affronter l’opinion publique, de se faire entendre ».

L'école, lieu d'éducation des citoyens ?

Finalement, la question qui se pose en filigrane, c'est celle de nos attentes vis-à-vis de l'éducation et de l'école. Aujourd'hui, l’éducation semble réduite à l’obtention de diplômes, seuls gages d’une insertion professionnelle dans un monde où l’emploi se raréfie. C'est ce que déplore Ivan Illich pour qui l’école joue uniquement un rôle de placement dans la hiérarchie sociale – sans permettre une réelle redistribution des chances entre toutes et tous. 

Pour Sandrine Bounhoure, l'éducation doit apprendre la vie en communauté et ses valeurs fondamentales : le respect, l’écoute, le dialogue, etc. Pour Michel Guillou, elle doit aussi préparer l'entrée dans la société actuelle : donner aux élèves les repères dont ils auront besoin pour la comprendre et s'y frayer un chemin. S’agissant du numérique, bien qu'il envahisse aujourd'hui l'ensemble de nos vies, de nos villes et de nos entreprises, une véritable éducation à ses codes et à sa pratique manque toujours cruellement à l'école.

On peut aussi espérer de l'école qu'elle sème les graines d’un esprit critique à même de questionner la société, pour mieux la transformer

Selon Michel Guillou, nous pourrions ajouter à cette mission d' « accompagnement à l'entrée dans le monde » deux autres missions : accompagner l’apprentissage des connaissances et préparer à l’acquisition de la citoyenneté. En effet, si nous pouvons attendre de l’école qu'elle prépare à la vie en société, on peut aussi espérer qu'elle sème les graines d’un esprit critique à même de la questionner - pour mieux la transformer ? En somme, faire de l'école une école de la citoyenneté, au sens fort du terme.

A cet égard, Ivan Illich est pessimiste. Selon lui, le système actuel fait tout l'inverse : l'institution scolaire nous accoutume à une société totalement institutionnalisée et aliénante  « L’enseignement fait de l’aliénation la préparation à la vie, séparant ainsi l’éducation de la réalité et le travail de la créativité. Il prépare à ’institutionnalisation aliénatrice en enseignant le besoin d’être enseigné ».

Cependant, une chose est sûre : si l'on acte que la mission de l'école est de préparer à la vie en société et à la citoyenneté et que l’on souhaite continuer à mesurer ses “performances”, il nous faudra trouver d'autres indicateurs que les résultats des enquêtes PISA !


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Cet article a été rédigé suite à la conférence “Communauté éducative, éducation communautaire : tous sachants, tous apprenants ?” organisé par Ouishare avec le MAIF Start-Up Club le 6 février 2020.

Intervenaient notamment Michel Guillou (observateur du paysage numérique et des médias, blogueur sur culture-numérique.fr ), Sandrine Bounhoure (membre du Cafézoïde, le café des enfants), Charlotte Morel (designer au sein du Collectif Bam), Taoufik Vallipuram (Connector chez Ouishare), Morad Attik (ancien professeur de mathématiques et fondateur de la Statup Evolukid), Ingrid Cressy (co-gérante à l'École Démocratique de Paris), Julien Segneurbieux (co-président du Cafézoïde), Franck Lenoir (consultant, facilitateur et psychopraticien), Marc Tirel (intervenant et spécialiste de l’éducation), Sophie Joubert (responsable pédagogique et développement chez Savoir Être à l'École), Anne-Adeline Fourtet (consultante chez Maïeuthika), Solène Manouvrier (Connector chez Ouishare), Yann Bergamaschi (Connector chez Ouishare).

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Sur le même sujet :

> “Interroger le potentiel éducatif des outils numériques avec l'ensemble de la communauté éducative” 

Et pour aller plus loin...

> "Libre pour apprendre”, Peter Gray (livre paru 2016)

> “Pourquoi j'ai créé une école où les enfants font ce qu'ils veulent”, Ramïn Farhangi (livre paru en 2018)

> “Everything is a resource to learn: A school for well-being” Anju Musafir (Tedx)

> “Demain : des écoles apprenantes et ouvertes ?” Marc Tirel (Tedx

> " Éduquer, soigner sont les gestes paradigmatiques de la société", Cynthia Fleury (podcast) >> ”Penser et agir avec Ivan Illich, balises pour l'après-développement”, extrait par Isabelle Stengers (article)

Merci à Franck Lenoir, Taoufik Vallipuram et Antoine Rammelaere pour la relecture de l'article et à Samuel Roumeau, Samuel Chabré et Antonin Léonard pour leurs conseils avisés.

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Solène Manouvrier
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April 30, 2020

La société sans école, une utopie d’actualité ?

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Solène Manouvrier
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ANALYSE. Et si, demain, l'instruction n’était plus ni nationale ni scolaire mais se construisait avec l'ensemble de la communauté éducative : parents, élèves, éducateurs, associations, etc. ? Que nous révèle cette utopie sur l’état actuel de l’enseignement et des modes de transmission ?

Regard croisé entre la conférence “Communauté éducative, éducation communautaire : tous sachants, tous apprenants ?” organisée au MAIF Start-Up Club et la pensée développée par Ivan Illich, philosophe critique et penseur de l'écologie politique, dans Une société sans école (1971).

Si l’école s’est construite comme un espace clos et sécurisé, afin de garantir la liberté pédagogique des enseignants face à l’Église ou aux familles notamment, on l'enjoint aujourd’hui à s’ouvrir au delà de son enceinte, à assurer une continuité éducative avec le foyer. Malgré elle, l'école est également traversée par de nombreuses questions de société : l’interdiction des téléphones portables à l'école, l'introduction de menus bio ou végétariens, le port du voile lors des sorties scolaires, etc.

Dans la mesure où l'école est une invention de l'Homme – Ivan Illich la considère même comme un mythe et un rite, au même titre que l'Eglise – nous sommes en droit, tous autant que nous sommes, de la questionner. Éducateur, parent, professeur ou simple citoyen, nous sommes tous passés par l’école et avons un mot à dire sur son devenir. C'est précisément l'exercice auquel nous nous sommes employés lors de cette conférence-débat : interroger les modalités et l'opportunité de dessiner une forme d'éducation qui ne soit ni nationale ni scolaire, mais plutôt communautaire et locale. Un système éducatif au sein duquel l'école s'ouvrirait d'avantage sur son environnement et ne constituerait plus l’institution éducative par défaut.

Tous sachants, tous apprenants

Aujourd'hui, les rôles et attributions éducatives semblent figés. L'école et ses professeurs restent encore perçus comme détenteurs du savoir, seuls légitimes et reconnus pour le transmettre. Au cours de notre scolarité, nous restons ainsi tributaires des capacités pédagogiques et disciplinaires de nos professeurs. Pourtant, d’autres façons de faire sont possibles. Au Cafézoïde par exemple,  dans le 19ème arrondissement de Paris, chaque enfant, chaque parent, chaque encadrant vient avec ses richesses et apporte quelque chose aux autres. Le projet éducatif se construit avec l’ensemble des membres de la communauté éducative. Même si Sandrine Bounhoure, qui fait partie de ce café original, reconnaît le rôle de l’école et des professeurs, ils ne peuvent pas détenir le monopole de l’enseignement. Selon elle, chacun et chacune d'entre nous a des choses à apprendre et à transmettre. 

Nous devons retrouver nos droits et responsabilités individuelles et collectives à apprendre et enseigner

Pour Michel Guillou, observateur du numérique éducatif, à l'heure où « le numérique est devenu notre milieu » (Louise Merzeau), cette ouverture est d’autant plus nécessaire. Aujourd'hui, les professeurs n’ont plus le monopole des connaissances ; leur posture de « sachant » est remise en question. A l’avenir, ils devraient surtout jouer un rôle d'« accompagnateur » et faciliter un travail conjoint avec les élèves et leurs parents.

Finalement, on retrouve là une idée chère à Ivan Illich, selon laquelle nous devons retrouver nos droits et responsabilités individuelles et collectives à apprendre et enseigner. « L'homme doit retrouver le sens de sa responsabilité personnelle lorsqu'il apprend ou enseigne. S'instruire, enseigner appartiennent à des hommes qui savent qu'ils sont nés libres et qu'ils n'ont pas pour acquérir cette liberté à avoir recours à un traitement approprié [celui de l'école] ».

Tous égaux pour apprendre et transmettre ?

Néanmoins, force est de constater que nous ne sommes pas tous égaux pour transmettre et enseigner, qu'il soit question de capacité à le faire, de volonté pour le faire, ou de temps à y consacrer. C'est ce que l'enquête « éducation » menée à Besançon par Ouishare a montré, rappelle Solène Manouvrier. « Pour les parents interrogés (habitant dans un quartier populaire et pour beaucoup étrangers), il revient aux enseignants d'apprendre aux enfants les compétences de bases, et notamment lire, écrire et compter. D'une certaine façon, ils comptent sur l’école pour pallier leurs limites académiques et linguistiques - là où eux se voient légitimes pour les activités plus créatives et ludiques avec les enfants. »

C'est pour cette raison qu'Ivan Illich prône un mouvement global de déscolarisation de la société, c’est-à-dire de suppression des institutions centralisées et verticales qui exercent un monopole dans leur domaine : l’éducation, la santé, etc. Ce mouvement permettrait non seulement d'ouvrir les responsabilités éducatives mais également de déconstruire ce qu'il appelle « le programme occulte de l'école », programme qui la reconnaît comme seule légitime à enseigner : « les étudiants apprennent que l'éducation n'a de valeur qu'une fois acquise dans le sein de l'université par une méthode graduée de consommation [âge par âge], et on leur promet que le succès social dépendra de la quantité de savoir consommé. ».

Dès lors que nous reconnaîtrons d'autres espaces d'apprentissages que l'école, chacun et chacune pourra assumer légitimement un rôle de transmission, selon ses capacités et ses envies. Et nous pourrions alors donner tort à Ivan Illich, qui considère que « Partout dans le monde, l'école nuit à l'éducation, parce qu'on la considère comme seule capable de s'en charger ».

Considérer les enfants comme de jeunes adultes

Au delà du rôle d'enseignant, c'est aussi les enseignements en tant que tels et les modes de transmission que l'on peut questionner. Pour dépasser les limites du cours magistral et de l'évaluation, comment pourrions-nous redonner une place constructive et éducative au jeu, aujourd’hui perçu comme uniquement récréatif ?

Autonomiser les enfants, c'est aussi les responsabiliser

Si la mue de l'école a commencé (on parle désormais des “compétences du 21e siècle” : la communication, la collaboration, la créativité et l’esprit critique) elle reste lente et difficile. Ailleurs, elle est déjà à l’œuvre. En Inde, à la Mahatma Gandhi International School, l'écologie et la spiritualité font partie du « programme ». Les enseignants sont des « initiateurs » ; ils aident les enfants à développer leurs intuitions. Ainsi, Marc Tirel, membre du réseau la FETE (Fédération des Écoles de la Transition Éducative), raconte qu'un enfant de cette école, Josh, 13 ans, décrit les couleurs d'un livre sans le voir, grâce à sa vision extra-oculaire. De son côté, Sandrine Bounhoure explique qu'au Cafézoïde, c'est l'ensemble de l’humain qui est développé : ses savoirs-être et ses savoirs-faire, en s'appuyant sur ses cinq sens et pas uniquement son intellect. Beaucoup d’activités artistiques et ludiques sont proposées et les enfants les choisissent selon leurs désirs. Ils ne sont pas captifs : tout ce qu'ils apprennent, c’est parce qu'ils en ont envie. Pour elle « Les autonomiser, c'est aussi les responsabiliser ». A l'École démocratique de Paris, les enfants sont également libres. Ils sont soumis aux mêmes règles que leurs aînés. Ils participent, tout comme les enseignants, à l’organisation de l’école et à ses prises de décision.

Là encore, nous retrouvons une observation d'Ivan Illich qui dénonce l'invention récente de l' « enfance », par opposition à l’âge adulte, qui justifie l’imposition aux enfants-élèves du « traitement de l’école » et de l’autorité des maîtres et maîtresses. « L'idée que nous nous faisons de l'enfance n'est apparue que récemment en Europe occidentale, et [...] encore plus [récemment] dans les deux Amériques. Vêtements d'enfants, jeux d'enfants, protection légale de l'enfance, voilà des choses que ne concevaient autrefois ni les pauvres, ni les riches. Ces idées commencèrent d'apparaître avec le développement de la bourgeoisie. S'il n'y avait pas d'âge spécifique et défini par la loi, ni de système scolaire obligatoire, l' « enfance » n'aurait plus cours. [...] On ne saurait conserver plus longtemps cette séparation tranchée entre une société adulte qui se prétend humaine et un milieu scolaire qui tourne la réalité en dérision. »

Interroger le rôle des enseignants en cassant la verticalité de l’enseignement 

Les limites de l’école et du cours magistral comme méthode d’enseignement pour toutes et tous sont régulièrement pointées du doigt et ce, en dépit de la réussite manifeste que représente la massification scolaire. D'un côté, les adeptes des enquêtes PISA, qui dénoncent une « baisse du niveau scolaire ». De l'autre, les détracteurs du mythe méritocratique. Ces-derniers dénoncent à la fois la ségrégation scolaire et les inégalités qu'elle entretient voire amplifie. Didier Eribon, cité par Taoufik Vallipuram, décrit dans son livre Retour à Reims (2009) le système scolaire comme « une véritable machine infernale, sinon programmée pour atteindre ce but, du moins aboutissant à ce résultat objectif : rejeter les enfants des classes populaires, perpétuer et légitimer la domination de classe, l'accès différentiel aux métiers et aux positions sociales. ».

Contraindre les enfants à gravir l'escalier sans fin de l'éducation ne fait que favoriser celui qui part en avance sur les autres, Ivan Illich

Là, Ivan Illich constate également que « L’école est devenue la religion mondiale d’un prolétariat modernisé et elle offre de vaines promesses de salut aux pauvres à l’ère technologique ». Selon lui, « contraindre les enfants à gravir l'escalier sans fin de l'éducation, loin de conduire à l'égalité recherchée, ne fait que favoriser celui qui part en avance sur les autres, ou qui se trouve en meilleure santé, ou bénéficie d'une meilleure préparation.» Mais ce n’est pas tout. « Pire encore, l'enseignement obligatoire semble miner la volonté personnelle d'apprendre. Enfin, le savoir considéré comme une marchandise, qu'il faut stocker et distribuer, se voit vite considéré comme un bien soumis aux garanties de la propriété individuelle et, par là même, il est appelé à se raréfier ».

Dès lors, quels modes de transmission alternatifs explorer pour une école qui donne ses chances à chacun et à chacune ? Pour Charlotte Morel, designer, nous pourrions réfléchir à ce que c'est qu'un enseignement non uniforme qui tiendrait davantage compte des capacités et des attentes de chaque élève. Et interroger par là-même les formes d'une école plus "praticable" ? La configuration même de la classe pourrait également évoluer ; en ce sens, plusieurs modèles existent déjà et ont prouvé leur efficacité.

Un enseignant qui a quarante ans aujourd'hui a connu à l'école il y a trente ans et a été formé il y a vingt ans

La classe mutuelle (développée en France au XVIIIe siècle puis abandonnée en 1830) favorise le travail collaboratif en groupe. Les élèves les plus avancés (les « moniteurs ») enseignent à leurs pairs à l'aide de tableaux. Quant à la classe inversée, elle propose de réserver les heures de classe aux exercices et aux applications concrètes, l'étude des leçons se faisant à la maison. Les professeurs se placent alors dans un rôle de guides : ils accompagnent les élèves dans leur processus de compréhension et d'apprentissage, au cas par cas.

Tous ces modèles alternatifs supposent une formation des professeurs à un rôle nouveau : celui d'accompagnateur. Or, comme l'explique Morad Attik, ancien professeur de mathématiques et fondateur de la Statup Evolukid, ce n'est pas ce qu'on leur apprend dans leur formation. Michel Guillou rappelle à son tour la grande inertie du système de formation des professeurs : un enseignant qui a quarante ans aujourd'hui a connu à l'école il y a trente ans et a été formé il y a vingt ans. Sa conception de l'école en 2020 comporte nécessairement une part fantasmée à partir de son expérience personnelle. Distribuer davantage les responsabilités éducatives aurait donc également cet avantage : celui de contourner l'immobilisme du corps professoral constitué. Cela pourrait consister non seulement à ouvrir l'école aux parents mais aussi à remettre l'éducation dans la rue, dans la ville et dans la famille.

En ce sens, Ivan Illich propose la mise en place de « réseaux de savoirs » décentralisés qui permettrait « à tous ceux qui veulent apprendre, [d'accéder] aux ressources existantes, et ce, à n’importe quelle époque de leur existence. Il faut ensuite que ceux qui désirent partager leurs connaissances puissent rencontrer toute autre personne qui souhaite les acquérir. Enfin, il s’agit de permettre aux porteurs d’idées nouvelles, à ceux qui veulent affronter l’opinion publique, de se faire entendre ».

L'école, lieu d'éducation des citoyens ?

Finalement, la question qui se pose en filigrane, c'est celle de nos attentes vis-à-vis de l'éducation et de l'école. Aujourd'hui, l’éducation semble réduite à l’obtention de diplômes, seuls gages d’une insertion professionnelle dans un monde où l’emploi se raréfie. C'est ce que déplore Ivan Illich pour qui l’école joue uniquement un rôle de placement dans la hiérarchie sociale – sans permettre une réelle redistribution des chances entre toutes et tous. 

Pour Sandrine Bounhoure, l'éducation doit apprendre la vie en communauté et ses valeurs fondamentales : le respect, l’écoute, le dialogue, etc. Pour Michel Guillou, elle doit aussi préparer l'entrée dans la société actuelle : donner aux élèves les repères dont ils auront besoin pour la comprendre et s'y frayer un chemin. S’agissant du numérique, bien qu'il envahisse aujourd'hui l'ensemble de nos vies, de nos villes et de nos entreprises, une véritable éducation à ses codes et à sa pratique manque toujours cruellement à l'école.

On peut aussi espérer de l'école qu'elle sème les graines d’un esprit critique à même de questionner la société, pour mieux la transformer

Selon Michel Guillou, nous pourrions ajouter à cette mission d' « accompagnement à l'entrée dans le monde » deux autres missions : accompagner l’apprentissage des connaissances et préparer à l’acquisition de la citoyenneté. En effet, si nous pouvons attendre de l’école qu'elle prépare à la vie en société, on peut aussi espérer qu'elle sème les graines d’un esprit critique à même de la questionner - pour mieux la transformer ? En somme, faire de l'école une école de la citoyenneté, au sens fort du terme.

A cet égard, Ivan Illich est pessimiste. Selon lui, le système actuel fait tout l'inverse : l'institution scolaire nous accoutume à une société totalement institutionnalisée et aliénante  « L’enseignement fait de l’aliénation la préparation à la vie, séparant ainsi l’éducation de la réalité et le travail de la créativité. Il prépare à ’institutionnalisation aliénatrice en enseignant le besoin d’être enseigné ».

Cependant, une chose est sûre : si l'on acte que la mission de l'école est de préparer à la vie en société et à la citoyenneté et que l’on souhaite continuer à mesurer ses “performances”, il nous faudra trouver d'autres indicateurs que les résultats des enquêtes PISA !


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Cet article a été rédigé suite à la conférence “Communauté éducative, éducation communautaire : tous sachants, tous apprenants ?” organisé par Ouishare avec le MAIF Start-Up Club le 6 février 2020.

Intervenaient notamment Michel Guillou (observateur du paysage numérique et des médias, blogueur sur culture-numérique.fr ), Sandrine Bounhoure (membre du Cafézoïde, le café des enfants), Charlotte Morel (designer au sein du Collectif Bam), Taoufik Vallipuram (Connector chez Ouishare), Morad Attik (ancien professeur de mathématiques et fondateur de la Statup Evolukid), Ingrid Cressy (co-gérante à l'École Démocratique de Paris), Julien Segneurbieux (co-président du Cafézoïde), Franck Lenoir (consultant, facilitateur et psychopraticien), Marc Tirel (intervenant et spécialiste de l’éducation), Sophie Joubert (responsable pédagogique et développement chez Savoir Être à l'École), Anne-Adeline Fourtet (consultante chez Maïeuthika), Solène Manouvrier (Connector chez Ouishare), Yann Bergamaschi (Connector chez Ouishare).

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Sur le même sujet :

> “Interroger le potentiel éducatif des outils numériques avec l'ensemble de la communauté éducative” 

Et pour aller plus loin...

> "Libre pour apprendre”, Peter Gray (livre paru 2016)

> “Pourquoi j'ai créé une école où les enfants font ce qu'ils veulent”, Ramïn Farhangi (livre paru en 2018)

> “Everything is a resource to learn: A school for well-being” Anju Musafir (Tedx)

> “Demain : des écoles apprenantes et ouvertes ?” Marc Tirel (Tedx

> " Éduquer, soigner sont les gestes paradigmatiques de la société", Cynthia Fleury (podcast) >> ”Penser et agir avec Ivan Illich, balises pour l'après-développement”, extrait par Isabelle Stengers (article)

Merci à Franck Lenoir, Taoufik Vallipuram et Antoine Rammelaere pour la relecture de l'article et à Samuel Roumeau, Samuel Chabré et Antonin Léonard pour leurs conseils avisés.

by 
Solène Manouvrier
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